Josie Desmarais/Métro

La semaine dernière, j’étais coincé dans un bouchon de circulation causé par des travaux (pléonasme). La file de voitures s’étirait le long d’une rue assez passante de la métropole, rue qui croisait un large boulevard portant le nom d’un saint (deuxième pléonasme, ça commence bien). C’était l’un de ces carrefours où on peut tourner à gauche, mais où il n’y a pas de virage prioritaire. On s’en remet donc à l’audace, l’adresse, la patience et l’esprit d’initiative des conducteurs, des qualités qui sont bien inégalement réparties dans la population. Cacophonie, cris, klaxons, rage alimentée par les vapeurs de monoxyde et l’air caniculaire se mélangeaient. Je regardais ce spectacle désolant assis dans mon véhicule, acceptant mon destin de prisonnier temporaire, suant ma frustration au lieu de la klaxonner.

Souffrant solidement d’ennui en raison de la situation décrite plus haut, je tourne alors la tête et je vois, sur le coin des deux rues, un énorme bloc appartement. Le bloc est aussi brun qu’il est humainement possible d’être brun. Il y a des blocs comme ça partout en ville, que la plupart du temps on ignore ou on oublie. On oublie notamment que, derrière chacun de ces appartements, il y a une histoire: une famille qui vient d’immigrer et qui s’installe là où les seuls gens qu’elle connaisse demeurent; une dame seule qui est là depuis toujours, depuis bien avant qu’on prolonge l’autoroute sous sa fenêtre; deux septuagénaires, deux cousins germains, qui vivent en colocation depuis que l’un est devenu sourd parce que c’est juste plus simple ainsi, etc. Des milliers d’histoires compliquées ou simples qui s’enchevêtrent comme la dense forêt que la ville a probablement remplacée.

Dans le bloc appartement brun, au dernier étage, il y a un homme sur son balcon, assis à une petite table où est posée une tasse de quelque chose, probablement du thé ou du café (il est un peu tôt pour le gin). Il gesticule et semble crier quelque chose, mais il est trop loin pour que je puisse l’entendre. C’est un homme assez âgé, maigrichon, qui porte d’épaisses lunettes beiges comme il s’en faisait dans les années 1970.

Et c’est là que je me rends compte qu’il parle aux automobilistes. Plus précisément, il les engueule et commente ce qui se passe au carrefour. Il fait de grands gestes avec les bras et vocifère devant l’incompétence automobile qu’il constate sous ses yeux. Insatisfait de son impact, il entre quelques secondes chez lui et en ressort avec un sifflet et un petit fanion. Le bonhomme monte alors debout sur sa chaise et se met à gérer le trafic en sifflant et en faisant de grands mouvements avec son drapeau.

On aurait dit un bizarre de chef d’orchestre du trafic, un Kent Nagano du bouchon de circulation. Au final, il n’a pas beaucoup aidé à résoudre la congestion, mais tout d’un coup, tous les automobilistes et les piétons le regardaient, un sourire aux lèvres. Toute la tension s’était envolée au gré des grands gestes de ce monsieur motivé.

Je suis reparti en me disant que c’était là un intéressant projet de retraite.

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