Hier matin, je me faisais opérer. Une chirurgie sans importance, mais qui nécessitait néanmoins une anesthésie générale. Je me pliai donc à toutes leurs exigences pré-opératoires et obtempérai – bien malgré moi – devant les trois commandements de la médecine moderne: le jeûne, la jaquette et le cathéter dans le pinistre. Mais ils prennent bien soin de toi. T’es comme un char luxueux sur une ligne de montage.

La docteure était une assez jeune femme au visage chevalin, une chirurgienne orthopédique avec beaucoup de pèppe dans le scalpel. Ce n’eût pas été étonnant d’apprendre qu’elle faisait du bénévolat dans ses temps libres, avec toute cette énergie. Ou qu’elle était sur les pilules. Paraît que beaucoup de médecins sont sur les pillz. Je ne juge pas. Qui serais-je pour juger? Surtout quand tu réalises les avancées dans le domaine du fun pharmacologique. Sérieux, c’est tannant tout ce chialage contre les grosses compagnies pharmaceutiques. Ce sont les meilleurs pushers du monde, arrête de te plaindre! Et comme tous les pushers, ils font de la grosse piasse, laisse-les tranquilles. Essaie de vivre le moment présent, déguste leurs produits, vautre-toi dans les merveilles artificielles qui te sont proposées sous la forme de diamants colorés et carpe-the-f*ck-diem.

Brèfle, avant l’opération, une infirmière est venue me voir avec le menu. «En entrée, Monsieur, je vous conseille deux Lexomil. C’est une parfaite mise en bouche pour la suite.» Suite à quoi, ils m’ont mis un masque et m’ont roulé la civière dans les corridors pendant que le calmant commençait à embarquer. Ça faisait comme si tu te couchais dans un lit avec 2000 oreillers. Mais bon, ça restait un calmant, pas de quoi prendre une passe de dix ans pour le Bal en blanc. Et là, ils m’ont stationné la civière en ligne derrière deux autres calmés, face aux portes du bloc opératoire. L’anesthésiste s’est approchée de moi. Elle portait des lunettes funky et avait vaguement l’air d’une prof d’éducation physique dans une école alternative. Elle s’est penchée vers moi, m’a chatouillé la poitrine, m’a pinçouillé un doigt, puis a approché son visage du mien. Elle a dit, en regardant autour d’elle:

— Avez-vous peur des opérations chirurgicales?

— Euh… pas vraime…

— La bonne réponse, c’est oui.

— Euh, oui, d’abord.

Elle m’a fait un clin d’œil et a branché une seringue sur le soluté et m’a mis quelque chose dedans mes veines. Quelques secondes plus tard, ma vie est comme devenue comme qui dirait le paradis. Une douce euphorie m’a envahi. Ça faisait comme, t’sé, quand t’as bu deux bières glacées, sur une plage déserte, devant un coucher de soleil gigantesque qui finit sa course en plongeant dans un océan turquoise, pendant que ton papa te tape sur l’épaule en te disant qu’il est fier de toi? Mes soucis m’ont semblé minables, flous, inimportants. Le stress n’existait plus, seule brillait en moi une flamme bleue faite de parfait bonheur. Je me suis mis à sourire, puis à loler. J’avais envie de parler, de dire aux gens autour de moi que je les aime. Je me suis même surpris à siffloter du Ace of Base. C’est bien pour dire.

On m’a roulé dans le bloc opératoire. La lumière était magique et m’a fait penser à une clairière nimbée des couleurs de l’aurore, avec des animaux qui parlent et des genres de fées assez gentilles pour ne pas couvrir leur magnifique nudité. J’ai salué tout le monde sur mon passage, comme s’ils étaient de vieux amis que je n’avais pas vus depuis des décennies. Puis, l’anesthésiste est réapparue dans mon visage, m’a observé, m’a fait un petit sourire complice et a dit: «Maintenant, on va commencer l’anesthésie générale; j’aimerais que vous comptiez de 10 à 1.» Bizarrement, je n’ai pas fait de décompte. Au lieu de compter, j’ai juste dit la phrase suivante, une phrase venue de je-ne-sais-où, qui s’adressait à toute l’équipe médicale autour de moi:

— Est-ce que ce serait possible de me mettre du tape sur les yeux pendant l’opération? C’est juste que quand je dors les yeux ouverts, on m’a dit que j’ai un regard très jugeant. Je ne voudrais surtout pas que vous pensiez que je vous trouve poches dans votre job…

J’ai entendu quelques rires autour de moi puis, plus rien. Black-out total. À mon réveil, nauséeux, foutrement décâlissé, je suis allé aux toilettes. C’est en revenant que j’ai vu qu’il y avait un papier sur ma table de chevet. Il disait:

« Monsieur Trempe,

Tout s’est bien passé.

— Signé: l’équipe des pas trop poches. »

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