J’ai été chaleureusement accueilli par les camelots du magazine de rue grec Shedia, dont mon ami Lefteris.

Guy Boyer – camelot-rédacteur Des Pins / Saint-Laurent et SAQ Duluth / Saint-Denis

***

J’ai eu l’occasion rêvée de faire partie d’un événement majeur pour l’Itinéraire et les journaux de rue dans le monde. Retour sur le Sommet Global de l’INSP qui a eu lieu à Athènes en juin.

La poussière d’Athènes est retombée sur la 21e conférence annuelle de l’International Network of Street Papers. Organisée conjointement avec Shedia, le journal de rue de la ville hôte, le Global Street Paper Summit, a, je crois, atteint ses objectifs puisque la mission ultime de l’INSP et de ses membres est d’accroître l’impact et la vitalité du réseau de journaux de rue pour soulager la pauvreté et l’itinérance.

Cette année, le sommet a accueilli 120 délégués. Nous étions trois représentants de L’itinéraire dont votre humble serviteur qui n’aurait, sans doute, jamais mis les pieds en Grèce de sa vie sans cette opportunité unique. L’équipe formidable de L’INSP est passée maître dans l’art d’organiser cet événement international ou le prestige du pays hôte est en jeu.

Quant à moi, j’ai pu tisser des liens avec bon nombre de délégué(e)s de même que des camelots-confrères de Shedia, qui m’ont si bien accueilli. J’ai aussi eu la chance inouïe de me rapprocher du peuple grec, si chaleureux, traité souvent injustement dans les médias internationaux à cause de la crise financière actuelle.

À la suite de ce sommet, partout dans le monde, dans tous les journaux de rue, il sera question des sujets que nous avons abordés et que nous privilégions dans les journaux et magazines du réseau : les inégalités sociales, la précarité socio-économique, l’exclusion sociale. Des thèmes qui sont souvent négligés par les médias traditionnels.

Ce qui nous unit
La ligne éditoriale et la gouvernance des journaux de rue peuvent varier sensiblement. L’INSP et ses journaux membres ont en commun le fait d’être des organismes sans but lucratif voués à la mise en valeur d’un capital humain délaissé, mal-aimé et vulnérable. Précisons que les journaux de rue sont indépendants et maîtres de leurs propres décisions. Par exemple, mais avec l’appui de l’INSP et son service de nouvelles, le journal de rue Straatnieuws des Pays-Bas (Hollande) a obtenu une entrevue du Pape François avec un de ses camelots. Un coup de maître médiatique, d’autant plus que le pape François a choisi son nom de règne en référence à saint François d’Assise, le saint des pauvres. Ainsi, François fait la une de 62 journaux de rue dans 27 pays en novembre 2015 et envoie un message chrétien d’espoir et d’encouragement à une multitude de personnes vulnérables de par le monde et aussi à ceux et celles qui les encouragent. L’entrevue est traduite dans autant de langues grâce aux traducteurs bénévoles de l’INSP. Straatnieuws a triplé ses ventes pour cette édition très spéciale.

Notre arrivée – 13 juin 2016
Après une course en taxi dans une heure de pointe matinale infernale, de l’aéroport à notre hôtel, nous déposons nos bagages et  en profitons pour aller se promener dans le quartier et prendre une bouchée. Après un repos bien mérité pour casser le décalage horaire, nous mettons le cap sur notre première activité : une visite du journal de rue Shedia.

Pris en charge par Corina, la graphiste de Shedia, qui parle un peu l’anglais, celle-ci nous guide, en métro et en autobus, jusqu’aux locaux du journal de rue situé dans un quartier assez délabré.

Shedia compte 180 camelots qui vendent 30 000 copies par mois. Ils ont des points de vente partout dans Athènes, une grande ville avec un métro ultra propre et moderne. Un horaire hebdomadaire désigne un point de vente à un camelot à tous les jours.

Shedia est une publication de grande qualité au design impeccable. On le vend 1,50 euros aux camelots qui le vendent à leur tour 3 euros. Christos Alefantis, éditeur et patron de la boîte, nous entretient avec passion de son journal. Celui-ci a d’ailleurs joué un grand rôle dans l’organisation du sommet. Il nous fait visiter les locaux dont une partie sert d’atelier d’artisanat. Des camelots, qui nous accueillent avec des kalimera ! (bonjour) s’activaient à ce moment-là, à fabriquer de jolis bijoux confectionnés avec d’anciennes copies du magazine. Christos nous parle des différents projets qui impliquent des camelots en dehors de la vente du magazine et qui rapportent à l’organisme.

Cette première journée a été plutôt dépaysante car dans un grand sommet comme celui-ci, diverses activités se déroulent en parallèle. Par exemple, lors de notre visite de Shedia, un panel de discussion sur la crise des réfugiés avait lieu à l’Institut Goethe d’Athènes.

La journée se termine par une réception de bienvenue à l’Hôtel de Ville d’Athènes et de discours d’élus municipaux. C’est aussi l’occasion de rassembler tous les délégués de l’INSP pour la première fois.

Jour 1
Le sommet se déroule dans deux édifices situés côte à côte, le Centre de conférence Ethniki et le Centre culturel Onassis.  Après des mots de bienvenue de Maree Aldam, la directrice générale de l’INSP, et de la présidente du conseil d’administration, Fay Selvan, une conférence a lieu qui restera gravée dans ma mémoire comme le point culminant de tout le sommet. Yanis Varoufakis, « l’économiste rock star » comme on le qualifie parfois, ou le « héros anti-austérité » est venu nous parler.

Conférencier très en demande, il a livré une présentation plus que convaincante sur les effets dévastateurs du système bancaire mondial et sur l’élite politique européenne responsable de crises majeures sur tout le  continent (et au-delà) et particulièrement dans son propre pays. Il en a été ministre des finances brièvement en 2015 dans le gouvernement Tsipras mais est écarté du pouvoir et démissionne devant l’intransigeance de la Troïka, (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international). Devant les mesures d’austérité imposées à la Grèce, M. Varoufakis est plutôt pessimiste quant au sort des plus démunis de son pays pour l’avenir immédiat.

Par ailleurs, il loue les efforts des journaux de rue pour soulager la misère et insuffler de l’espoir dans la société. « Après avoir lu plusieurs parutions de Shedia et The Big Issue, je peux dire sans crainte que la qualité est bien meilleure que celle d’un journal commercial », a-t-il affirmé. Pendant plus d’une heure, avec générosité, M. Varoufakis nous a entretenus de ses espoirs, en regard des journaux de rue et de ses craintes par rapport à l’Europe qui vacille de crise en crise.

Cette journée bien remplie se termine avec des allocutions de trois délégués qui partagent des solutions à des problèmes particuliers dans leur région respective : Steven Persson, de The Big Issue, Australie parle d’une nouvelle solution à une crise du logement en Australie. Jessica Hannon, du journal Megaphone à Vancouver, parle de la mort de nombreux sans-abri autochtones en Colombie-Britannique et Bastian Putter, du journal Bodo, à Dortmund, Allemagne parle de l’accueil des nouveaux citoyens dans son pays.

Jour 2
Les délégués, environ 120 hommes et femmes de tous âges, avec des antécédents très variés et multidisciplinaires se réunissent pour une table ronde sur les projets et services de l’INSP. On y discute de la Semaine internationale des camelots, le service de nouvelles de l’INSP, des prix de l’INSP, du soutien dans le réseau et des communications. Comment profiter au maximum de notre membership. Autrement dit : pourquoi nous sommes membres de l’INSP.

La journée se poursuit avec différents ateliers : médias sociaux et stratégies de marketing avec petit budget ; campagne de sensibilisation sur la perception du public et des autorités envers les camelots. J’assiste à l’atelier qui traite des projets créatifs, sportifs ou autres mis en place par différents journaux à l’intention des camelots. Ma rédactrice en chef, Josée, fait une présentation concernant le dernier 100% camelots de l’Itinéraire.

Cette deuxième journée se termine avec trois activités dont un atelier de réseautage afin de permettre aux délégués de se rencontrer en dehors de la programmation de l’INSP. Il y a aussi une visite guidée, Invisible City Tour (ville invisible) avec un camelot de Shedia qui nous amène là où les pauvres et les déshérités habitent et où personne ne veut aller. La troisième activité est une visite du camp de réfugiés Eleonas dont vous pourrez lire un compte rendu dans l’éditorial, signé par Josée Panet-Raymond en page 7. Pour ma part, j’ai décidé de me retirer pour un repos avant de revenir pour le clou de cette journée : la remise des prix 2016 de l’INSP.

Récompenses
Un des moments phares et prestigieux pour les délégués a été L’INSP Awards. Cette remise de prix est attendue parce c’est l’aboutissement d’efforts soutenus des artisans des journaux de rue et du personnel de l’INSP. Le jury, composé d’une douzaine de personnalités du monde des communications et des médias se penche sur 11 catégories. Cette année, dans la catégorie « meilleur projet », l’Itinéraire était en nomination pour Le Café Roundhouse, une initiative de revitalisation du Square Cabot menée par Shawn Bourdages, notre coordonnateur au développement social en collaboration avec l’arrondissement Ville-Marie et la communauté autochtone de Montréal à qui est destiné ce projet. Nous n’avons pas gagné, mais c’est partie remise !

Jour 3
La journée débute avec l’assemblée générale annuelle de l’INSP suivie par des ateliers sur différents thèmes comme : Ce que veulent nos lecteurs ;  Comment combler les besoins particuliers des camelots (santé physique et mentale, problèmes de consommation, soutien à l’employabilité, etc.) ; Comment aider les camelots à tirer un trait sur un passé douloureux.

J’assiste à la projection de quelques vidéos faites par et pour les journaux de rue. La journée se termine par une allocution de Nicholas Vouleris, vénérable journaliste grec qui fonda la coopérative propriétaire du nouveau journal Efimerida Ton Syntakton (Le journal des journalistes). Directeur de ce nouveau journal, très populaire, M. Vouleris fait l’apologie de l’entreprenariat social qui met les journalistes, notamment, à l’abri d’influence indésirable des propriétaires, des politiques ou de la finance. Plusieurs journaux Grecs ont fait faillite depuis quelques années et maintenant Efimerida emploie 150 journalistes.

Après le sommet
Maintenant que j’ai la tête qui veut exploser, tellement j’ai d’informations accumulées depuis le début de ce sommet, je vais laisser décanter le tout. C’est ce que j’ai fait jusqu’à ce que j’écrive ces lignes.

Après le confort de l’hôtel, inclus avec la participation au sommet, les installations modernes du Centre de conférence et du Centre culturel Onassis; les facilités de transport d’un site à un autre, après une langue de communication unique, me voilà plongé dans le quotidien des grecs.

Avant de partir pour la Grèce, on m’avait jumelé avec un camelot de Shedia qui réside non loin de la station de métro Attiki, à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Il était prévu que j’allais habiter chez lui jusqu’à lundi, jour de mon départ de la Grèce.

Elferis est un homme affable, qui personnifie le mieux l’âme grecque. La barrière de la langue ne nous a pas empêchés de communiquer et de fraterniser. Il m’accueilli chez lui le vendredi et me compose un petit plat savoureux. Le matin venu, n’ayant pas la climatisation, Elferis, comprend quand je lui explique que je ne pourrai pas supporter une nuit de plus sans dormir, étant donné la température de 40˚C dans son logis du 5e étage, somme toute confortable.

Donc, le samedi soir, je loue une chambre d’hôtel confortable mais un peu cher pour mes moyens. Et puis, le dimanche je me déniche un hôtel bon marché mais avec la clim bien sûr. Et puis je passe du temps avec mon nouvel ami du bout du monde Elferis, je visite l’Acropole et le (nouveau) Musée de l’Acropole. Je prends un ticket pour une visite en autobus à deux étages, et je fais ce que  les touristes font.

Mais c’est le contact direct avec un collègue, un camelot, quelqu’un qui gagne sa vie comme moi et qui a souffert les mêmes maux que moi qui m’a touché droit au cœur. Peu importe la langue, peu importent les différences culturelles ou religieuses, la souffrance rapproche les humains bien plus que l’on ne peut l’imaginer.

***

Ce texte figure dans l’édition du 15 juillet de L’Itinéraire.

À lire dans cette édition :

–  Mettre l’exclusion K.O. : Alors que Montréal se souvient d’avoir été l’hôte des jeux olympiques de 1976, nous sommes partis à la rencontre de ceux qui utilisent le sport comme vecteur d’inclusion sociale.

– Cinéma : Entrevue avec le comédien Alexandre Goyette et le réalisateur Podz pour la sortie de King Dave.

Procurez-vous votre copie auprès de votre camelot préféré.

Les camelots sont des travailleurs autonomes. 50% du prix de vente du magazine leur revient.

Aussi dans L'Itinénaire :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!