Square Cabot. Des jeunes professionnels, touristes et autres badauds d’après-midi aux lunettes de soleil griffées et pantalons cargo ou palazzo se trouvent sur la place, le nez sur leur écran de téléphone. Clément Le Roux, l’un des trois médiateurs d’Exeko que j’accompagne pendant leur sortie, me fait remarquer: «Ils chassent les Pokémons». Face à mon ignorance de dinosaure, il a la gentillesse de m’expliquer le phénomène.

Heureusement, on n’était pas là pour ça. Plus loin, à l’ombre d’un arbre, un groupe d’autochtones discute tranquillement. On était là pour eux, pour être avec eux. C’était notre deuxième arrêt. On venait de passer une bonne heure et demie sur Sherbrooke, à discuter avec une poignée d’itinérants qui se tiennent au coin de Saint-Urbain.

On avait garé la camionnette, ramassé les boîtes de crayons, blocs de papier et craies avant de retrouver Wayne, Ashley et Donald. Ils ont tout de suite reconnu Jani Greffe-Bélanger, qui passe souvent en effectuant son parcours d’intervention. On a discuté, dessiné, ri et observé l’agitation de la rue. Ashley nous a montré ses techniques de tressage de cheveux, en nous parlant de la peine que lui causait le décès récent de son père. Donald a écrit de la prose sur le thème «Ce que je souhaite pour mon peuple». Wayne était agité, il venait d’être interpellé par la police parce qu’il s’était bagarré. Il nous a montré ses tatouages et a dessiné des aigles géants sur le trottoir.

Contrairement aux travailleurs de rue qui offrent du soutien alimentaire, psychologique, médical, notre but était la rencontre, la réciprocité, l’échange. C’est l’esprit et la méthode de la médiation intellectuelle, qu’Exeko pratique depuis 10 ans. Dix ans que les médiateurs de l’organisme vont dans les prisons, dans les refuges, dans les centres de jour en itinérance, dans la rue. Ils utilisent l’art et la culture pour engager des discussions avec les personnes en situation d’exclusion.

Plus tôt dans leurs bureaux du Mile End, Hind Fazazi m’avait expliqué que cette approche repose sur un principe essentiel: la présomption de l’égalité des intelligences. Tout le monde peut apprendre, pour autant qu’on lui en donne l’occasion. Tout le monde a quelque chose à offrir, pour autant qu’on l’écoute.

Toutes les semaines, pendant que la caravane sillonne les rues de Montréal, les collègues de Clément, Jani et Hind vont à l’Accueil Bonneau ou à la Maison du père pour discuter de questions philosophiques, en utilisant des œuvres d’art. Leur «Biblio libre» fait circuler les livres dans les refuges et dans la rue.

Au début, le SPVM tolérait à peine les activités d’Exeko dans la rue. Aujourd’hui, les policiers font parfois appel aux médiateurs dans des situations délicates.

À la fin de l’après-midi, j’étais épuisée. Toutes ces interactions, ces rencontres, ces discussions ouvertes m’avaient fatiguée. Mes compagnons n’étaient pas surpris. «C’est un travail très nourrissant, mais il y a aussi de la fatigue mentale et émotionnelle.» En rentrant chez moi, j’ai eu l’impression de revenir d’une autre réalité. Qui, elle, n’est pas virtuelle.

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