Je vais énoncer une évidence : on peut être contre l’instrumentalisation du dogme religieux à des fins politiques tout en étant contre toutes formes de discrimination et de haine basées sur les croyances et les pratiques religieuses. C’est-à-dire qu’on peut être à la fois anti-islamiste et anti-islamophobe. Cela me paraît d’une extrême banalité.

Pourtant, à lire et à écouter nos débats publics, on en conclurait que le monde est divisé entre deux déterminismes: ceux critiquant le danger islamiste et ceux dénonçant l’islamophobie. Les premiers se faisant systématiquement accoler l’étiquette de raciste ou d’islamophobe, les seconds, celle d’islamiste ou d’islamo-gauchiste. Symptôme de notre ère : tout est noir ou blanc, pour ou contre. Pas de milieu, rarement à la croisée des chemins.

Nadia El-Mabrouk est, comme moi, une Québécoise d’origine tunisienne. Universitaire, elle est une habituée des lettres d’opinion où elle exprime un avis clairement anti-islamiste. Elle conçoit l’islamisme comme un danger imminent menaçant nos libertés individuelles et notre démocratie libérale. Pour y faire face, elle préconise une laïcité forte, assimilatrice, où la religion n’a de place que dans la sphère strictement privée.

Jeudi dernier, dans une lettre au Devoir intitulée «Le Québec n’est ni raciste ni islamophobe», Nadia El-Mabrouk défendait une thèse répandue chez certains faiseurs d’opinion : l’islamophobie n’existe pas, elle n’est que prétexte politique. Ceux qui prétendent le contraire sont des islamistes, des islamistes cachés ou des pro-islamistes. Pour étayer son argumentaire d’inexistence d’islamophobie, elle nous dit qu’en 2013, les juifs sont les premières victimes de crimes haineux au pays : 181 crimes. Les crimes contre les musulmans : «seulement» 65. Ce qu’elle omet d’observer est que la tendance est beaucoup plus parlante: selon Statistique Canada, entre 2013 et 2014, le nombre de crimes haineux liés à la religion a presque doublé au Québec, passant de 48 à 93. À Mont­réal, selon le SPVM, on est passés de 24 crimes haineux en 2013 à 55 en 2016.

L’attentat de la mosquée de Sainte-Foy? Un détail. Ça ne démontre rien : «Les chiffres ne révèlent pas une flambée de violence envers les musulmans», selon
Mme El-Mabrouk. Décidément, elle et moi n’avons pas accès aux mêmes chiffres. En une semaine seulement, après l’attentat, le SPVM a reçu 52 signalements de crimes haineux envers les musulmans, dont 11 correspondaient à la définition la plus grave de ce type de crimes.

Ce négationnisme de la discrimination, du racisme et de la haine est aussi absurde et dangereux que celui du camp qui rejette l’existence d’un danger islamiste dans les sociétés occidentales. Les deux font fi de la réalité et des faits, les modelant selon leurs dogmes discrétionnaires.

Oui, l’islamisme en tant qu’idéologie réactionnaire est une doctrine dangereuse qu’il faut dénoncer et combattre. Oui, l’islamophobie, en tant que haine et discrimination envers les musulmans et les personnes de culture musulmane, existe bel et bien au Québec, au Canada et partout en Occident; il faut tout autant la dénoncer et la combattre.

Aussi dans Houssein Ben-Ameur :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!