Victor Piché/Métro Saint-Bernard-de-Lacolle

Il y de bonnes raisons pour que le Canada ouvre ses portes aux réfugiés haïtiens en provenance des États-Unis. D’une part, il serait déraisonnable, voire cynique, de considérer le retour de bons nombres d’entre eux en Haïti compte tenu de la situation d’insécurité qui y prévaut. D’autre part, on ne peut plus considérer les États-Unis comme un pays sûr.

«Haïti is far from a failed state» (traduction: Haïti est loin d’être un État défaillant)*. Voilà ce qu’a affirmé Justin Trudeau, le premier ministre du Canada, lors d’une allocution prononcée à Charlottetown jeudi dernier. Ces propos sont très étonnants, compte tenu de la situation réelle prévalant en Haïti. Rappelons quelques faits.

Haïti est un pays dont les droits de la personne sont peu respectés et où l’insécurité rampante pose un risque réel pour la population. Selon le classement de Gallup sur la sécurité**, Haïti se classe au 94ième rang sur 135 pays, en bonne compagnie avec plusieurs pays de l’Afrique et de l’Amérique latine et centrale. Par comparaison, le Canada se classe 13ième. Les inégalités de genre sont particulièrement criantes: selon les données des Nations Unies, Haïti se retrouve au 163ième rang (sur 188 pays) avec des pays comme le Soudan, le Yémen, l’Afghanistan, le Mali et la République démocratique du Congo.

De plus, le niveau de corruption est extrême: selon l’indicateur de corruption publié par Transparency International, Haïti se situe au bas de l’échelle des plus corrompus (159ième sur 176 pays). Enfin, ce qui est le plus important, selon les indicateurs du Fonds pour la paix (Fund for Peace) sur les États défaillants (failed states), Haïti est le 167ième pays (sur 178) le plus défaillant sur la planète.

Monsieur Trudeau, que faut-il de plus pour faire partie des «failed states»?

Ainsi, refuser de considérer Haïti comme un État défaillant permet de justifier les décisions actuelles du gouvernement en matière de refus des demandes d’asile. Selon des données présentées par le ministère de l’Immigration canadien, seulement 10% des demandeurs d’asile haïtiens, qui ont traversé la frontière de façon irrégulière et dont les demandes ont été traitées, ont été acceptés jusqu’à ce jour. Ce qui choque dans ce chiffre, c’est la rapidité avec laquelle les ministres (fédéral et provincial) se sont empressés d’ajouter que cela envoie un message clair aux Haïtiens et Haïtiennes encore présents aux États-Unis. En d’autres mots: pas la peine de venir au Canada, car vos chances d’y rester sont minimes.

L’éclairage doit également être fixé sur les États-Unis de l’administration Trump. La décision de celui-ci de révoquer le programme de résidence temporaire pour les 60000 Haïtiens constitue un changement important dans le traitement des réfugiés. Il devient de plus en plus difficile de considérer ce pays comme un pays sûr. Compte tenu du contexte actuel, le Canada devrait se retirer de l’entente avec les États-Unis sur les tiers pays sûrs, entente entrée en vigueur en décembre 2004 sous l’administration Obama. Cette entente constitue ni plus ni moins un mur d’environ 4000 kilomètres (entre la frontière mexicaine et canadienne) qui sert à barrer la route aux réfugiés des Caraïbes, de l’Amérique centrale et du Sud.

Un des arguments utilisés par l’administration Trump pour justifier leur décision est que l’urgence causée par l’ouragan Matthew n’existerait plus. Or, selon un rapport d’Amnistie Internationale***, la situation causée par l’Ouragan ne s’est pas beaucoup améliorée.

<em>* Propos rapportés par la Presse canadienne (Stéphanie Levitz, 23 novembre 2017). Le terme « failed state » est un terme consacré dans la littérature.
** Gallup 2017, Global Law and Order
*** Amnistie Internationale, Haïti 2016-2017

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