Métro

J’ai 33 ans, j’ai fini mes études il y a près de dix ans, je fais le travail que je voulais faire quand je serais grande, je paie des impôts depuis quelques années déjà, j’ai une hypothèque, des assurances et une propension à me relever difficilement d’un excès de boisson, je crie par la fenêtre quand des jeunes font trop de bruit dans la ruelle, je n’ai pas d’enfants mais j’ai un chien qui me coûte presque aussi cher et, depuis quelques mois, j’ai recommencé à utiliser l’expression «les adultes» pour parler des grandes personnes qui prennent des décisions avec lesquelles je suis en désaccord. Les maudits adultes qui ne comprennent rien et qui disent pourtant vouloir notre portefeuille bien.

Ils ont besoin de nous: nous sommes la manne, nous sommes de l’or en barre, nous sommes… les milléniaux. Le mot est sur toutes les lèvres. Il fait baver tous les départements de marketing et empêche les décideurs de dormir. Nous sommes la génération du millénaire, native d’internet, la génération montante, les enfants des boomers et autres expressions à la mode. Nous sommes nés entre 1982 et 2004 et constituons maintenant un coquet bassin de 2,25 millions de personnes au Québec. Notre poids démographique pourrait faire basculer un scrutin – si au moins nous votions –, signer l’arrêt de mort d’une émission de télé – si au moins nous l’écoutions – ou inverser les changements climatiques.

Pour nous conquérir, «les adultes» développent des stratégies sophistiquées: streaming, diffusion multiplateforme, médias sociaux, communauté en ligne. C’est pour nous, ça, la génération connectée. C’est ce qu’ils se sont fait dire dans un séminaire sur les Y. Ils croient qu’il suffit de mettre quelque chose sur internet pour nous appâter. Pour séduire les milléniaux, ils prétendent être Simone de Beauvoir, Maya Angelou, Bernie Sanders. Ils pensent pouvoir nous avoir en nous montrant leur «côté givré», comme quand ma mère disait que ça allait être «buzzant» pour me convaincre de venir faire l’épicerie avec elle.

Ils oublient que c’est le contenu – et non la forme qu’on veut bien lui donner – qui parle et que la génération YouTube carbure à l’authenticité. Les chaînes télé auront beau téléverser du contenu et se prendre pour Netflix, si cette chose a exactement la même couleur lisse que ce qui se retrouve à la télé depuis 20 ans, on s’en balancera. Les candidats à la chefferie du PQ auront beau faire toutes les steppettes du monde, s’ils proposent des idées qui nous rebutent dans nos valeurs, ils vont nous perdre.

Un vieux dicton dit ceci: «Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.» Cette phrase est censée illustrer le fait qu’en général, les jeunes manquent de sagesse alors que les vieux sont rendus trop impuissants pour changer les choses. Il faudrait peut-être renverser cette idée et écouter ce que les jeunes ont à dire, parce que la vérité, c’est que ce sont encore les vieux qui décident.

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