Chantal Lévesque/Métro Plus de 1000 personnes ont marché dans Montréal mercredi soir pour dénoncer la culture du viol.

Chaque fois qu’il est question de culture du viol, il semble important pour de nombreux commentateurs de rappeler que la présomption d’innocence devrait toujours primer dans notre système de justice, comme s’il était possible de l’oublier, comme si ce principe était totalement neutre, et comme si la menace de sa fin était imminente.

La présomption d’innocence est bien sûr un principe fondamental. Mais généralement, ce n’est pas ça qui fait défaut lorsqu’il est question d’agressions sexuelles. Les chiffres diffèrent au sujet de cet enjeu complexe, mais peu importe les sources, le nombre d’agressions jamais dénoncées et jamais punies dépasse de loin le nombre de fausses accusations et de «vies brisées» par des condamnations injustes. Cela ne signifie évidemment pas que nous devrions emprisonner les accusés à la première dénonciation, ce que semblent craindre plusieurs personnes lorsque le slogan «on vous croit» est évoqué.

Dire qu’on croit les victimes d’agressions sexuelles n’implique pas de condamner sans aucune forme de procès les accusés. C’est simplement le contrepoids de cette présomption d’innocence, qui suppose, pendant qu’on protège l’accusé, que la victime est une menteuse. Or, on le sait, les cas d’agressions sexuelles sont complexes et difficiles à démontrer. Même à l’issue des procès, il n’est pas rare que la lumière n’ait pas pu être faite et que les coupables demeurent impunis, faute de preuves probantes.

On confondra alors le tribunal et le tribunal populaire, en faisant valoir, pendant que la justice suit son cours, que la réputation de l’accusé est entachée, avec toutes les répercussions qu’on connaît sur la vie professionnelle, la famille et les proches. On répétera l’importance de la présomption d’innocence, comme si elle s’appliquait à l’humeur populaire. On tiendra pour acquis que la victime, elle, ne subit pas le traitement du goudron et des plumes, que sa vie n’est pas disséquée et étalée au grand jour, qu’on ne porte pas de jugement sur ses mœurs ou sur sa façon de livrer un «bon» témoignage. Or, alors qu’un accusé peut-être blanchi, celle qui dénonce, elle, pourra passer éternellement pour une menteuse.

Et après qu’on se sera attelé à démêler toutes les ambiguïtés qui nous empêchent de croire à quoi que ce soit hors de tout doute raisonnable, la victime, elle, continuera bien souvent d’avoir mal. Pour reprendre une analogie maladroite, si Alice prêtait sa voiture à Éric et si ce dernier la lui rapportait endommagée, on pourrait tergiverser longuement sur la culpabilité d’Éric : a-t-il été victime d’un délit de fuite, la signalisation était-elle floue, la poque était-elle présente avant l’échange? N’empêche, on ne dirait pas que la voiture est présumément endommagée.

Dire «on vous croit», c’est reconnaître les blessures invisibles que laissent les abus physiques, la violence, les pressions indues sur des victimes souvent remplies de honte, dans un système où les diables n’ont pas besoin de plus d’avocats qu’il y en a déjà.

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