Ça semble être le pire cas de racisme au monde : deux mères blanches poursuivent une clinique de fertilité parce que le bébé né de l’insémination qu’elles y ont contracté est noir. Sauf que, sans vouloir faire de vilain jeu de mot, tout n’est pas tout noir, ni tout blanc, dans cette situation. Si cette histoire nous emmène à reconnaître le «privilège blanc», elle devrait aussi nous sensibiliser au privilège que constitue le fait de pouvoir concevoir un enfant sans l’intervention de la médecine et de ne pas subir la horde de jugements qu’on s’autorise à émettre à l’égard de ceux qui «devraient simplement se compter chanceux d’avoir un bébé».

Facile, de pointer du doigt les mères indignes qui refusent le bébé «qui n’a jamais demandé à naître» – une critique souvent formulée à l’égard des patients de cliniques de fertilité, comme si les enfants issus du coït avaient demandé quoi que ce soit – sous prétexte qu’il n’est pas de la bonne couleur. La position des mères est beaucoup plus nuancée : «Nous aimons notre fille, elle a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui, nous ne l’échangerions pour rien au monde», dit celle qui a décidé d’aller au front avec son histoire.

Auraient-elles poursuivi la clinique si leur enfant était né blanc? Nous ne le saurons jamais. Mais la démarche des deux mères, qui poursuivent pour «dommages causés par la naissance de l’enfant» (wrongful birth), n’en est pas moins légitime. Le fait que le donneur avec lequel la banque de sperme ait confondu les gamètes par pure négligence (on a mélangé les numéros de donneurs 330 et 380, écrits à la main), brouille les cartes. Mais chose certaine: la clinique a solidement foiré.

Les patients des cliniques de fertilité doivent souvent faire un deuil : celui que leur enfant ne soit pas le résultat – d’un point de vue génétique, du moins – de leur union. Il est facile pour une personne qui n’a pas eu à faire ce deuil de juger qu’il s’agit-là d’un enfantillage individualiste ou d’un fantasme narcissique. Quoi qu’il en soit, pour atténuer ce deuil, certaines personnes tentent de retrouver, dans le donneur, des traits de similitude avec le ou la partenaire qui ne portera pas l’enfant. Et pour compléter leur famille, ces couples vont parfois recourir au même donneur de sorte que leur progéniture partage le plus de liens génétiques que possible ou pour toutes autres raisons. Vous pouvez trouver que c’est ridicule, mais en somme, il s’agit d’un choix personnel qui ne vous regarde pas tellement. Une décision déchirante que les personnes hétérosexuelles et fertiles n’ont pas à prendre. C’est ce choix que nos deux mères ont fait et qui n’a pas été honoré par la clinique de fertilité accusée dans cette affaire.

Les mères se seraient-elles seulement rendu compte de la bévue si l’enfant avait été blanc? Peut-être pas. Pour exclure l’aspect racial de l’équation, comparons cette situation à la hantise de tous les nouveaux parents : qu’on mélange les bébés à la pouponnière. Si vous découvriez, deux ans après les faits, que le bébé qu’on vous a remis à l’hôpital n’était pas le vôtre, bien qu’il partage avec vous plusieurs traits, poursuivriez-vous l’hôpital? Probablement. Vous ne voudriez pas échanger ce bébé, auquel vous vous seriez attaché et que vous aimeriez de tout votre cœur – sauf, mettons, si vous étiez tombé sur un vrai paquet de trouble – mais vous auriez raison d’accuser l’hôpital de négligence vous ayant causé des dommages, ne serait-ce que parce que vous avez vécu un bon choc nerveux quand vous l’avez appris.

À cela s’ajoute bien sûr une autre couche d’interprétation : l’enfant est noire dans un milieu raciste. L’une des mères avoue qu’elle a elle-même grandi dans un milieu conservateur intolérant et qu’elle n’a rencontré des afro-américains qu’une fois à l’université. C’est peut-être à son évolution personnelle en tant que personne plus tolérante qu’elle réfère lorsqu’elle dit que son enfant a «fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui». Cette histoire contient évidemment des éléments racistes, et on peut remettre en question la manière dont s’y prennent les deux mères pour obtenir justice. Sont-elles, aujourd’hui, racistes? Il semble que cette expérience les ait fait grandir et les ait emmenées à prendre conscience de leur privilège d’être blanches. Conscientes de l’hostilité – pour leur enfant – de l’environnement dans lequel elles évoluent, elles cherchent à obtenir un dédommagement financier afin de pouvoir déménager et offrir à leur fille un milieu de vie dans lequel elle ne sera pas stigmatisée. «Elles n’ont qu’à changer de ville», recommandent après tout les commentateurs pressés, comme s’il ne s’agissait que d’une formalité.

Bien sûr, l’idéal serait que même Small Town Ohio soit tolérante. Ça ne semble malheureusement pas être le cas. Cela nous en dit beaucoup sur le privilège que constitue encore en 2014 le fait d’être blanc. Une personne blanche n’a pas à se questionner sur l’environnement dans lequel elle évolue. Peut aller se faire coiffer au coin de la rue sans se faire regarder de travers. Peut vivre des inquiétudes quant à son avenir, mais ces inquiétudes ne sont pas liées à la couleur de sa peau et au racisme systémique qui sévit encore à l’embauche, dans les relations interpersonnelles ou face à la justice. S’il y a une leçon que nous devons tirer de cette situation – c’est que nous avons encore des croûtes à manger pour que soit atteinte l’égalité entre les humains, hommes, femmes, caucasiens, trans, homosexuels, noirs, handicapés, latinos, musulmans, arabes ou infertiles.

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