Je déteste me chicaner sur Twitter. D’abord, c’est lassant, parce que le débat s’élève rarement au-delà du trottoir, mais surtout: 140 caractères.

Je n’ai donc pas cru bon de défendre un commentaire que j’ai fait sur la Fédération des Québécois de souche (FQS), un groupe tendance néo-nazi d’extrême droite, qui sautait sur les révélations de La Presse concernant les reportages qu’aurait fabulé François Bugingo pour nous rappeler que celui-ci «venait d’ailleurs». J’ai été surprise – et surtout navrée – de voir plusieurs personnes prendre la défense de la FQS. «Tu vois du racisme partout!», «C’est pas raciste, c’est xénophobe», «C’est pas raciste c’est un fait!»… Je ne croyais pourtant pas devoir expliquer, mais puisqu’il le faut, voici ce qu’il y avait de raciste dans ce message de la FQS publié samedi matin.

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Le message de la FQS est pourtant simple: «Qui vient d’ailleurs raconte bien ce qu’il veut». Le sous-entendu est clair: François Bugingo, originaire du Congo, vient d’ailleurs, donc il raconte bien ce qu’il veut. Autrement dit, ceux qui viennent d’ailleurs ont tout le loisir d’être des menteurs. Autre façon de voir les choses: il n’y a aucun moyen de vérifier si les gens qui viennent d’ailleurs ne nous mentent pas. Ce qui est faux, évidemment. Si on extrapole: on aurait dû se méfier de François Bugingo, aussi, puisqu’il venait d’ailleurs.

Plusieurs hypothèses
Certains gazouilleurs m’ont fait remarqué – avec un peu ou beaucoup de condescendance – que la FQS ne faisait que reprendre à son compte l’expression «A beau mentir qui vient de loin». Penchons-nous sur ce proverbe dont on retrouve des traces jusqu’en 1690. À cette époque, les gens qui venaient de loin pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient: tout était difficilement vérifiable. Chez nous, Germaine Guèvremont a surfé sur l’expression et en a tiré Le Survenant, qui illustrait la méfiance d’un milieu conservateur envers les gens venus de l’étranger. Dans ce temps-là, cette méfiance était en quelque sorte justifiée. Les bandits pouvaient bien se refaire une vie en changeant de village sans crainte que leurs délits soient découverts via Google, par exemple. Le proverbe est-il encore pertinent aujourd’hui? Moins. Sans le jeter aux oubliettes des proverbes, disons qu’il a surtout le potentiel d’alimenter des craintes xénophobes.

Tout le monde ne voit visiblement pas les choses de cette façon:

D’ailleurs, la FQS aurait-elle fait cette remarque si La Presse avait révélé qu’un journaliste blanc né au Québec avait trafiqué des reportages? Laissez-moi douter qu’elle aurait même émis le moindre commentaire eût été le cas.

On m’a aussi soumis l’hypothèse selon laquelle ce que la FQS voulait dire, c’est que François Bugingo venait «d’ailleurs» dans le sens qu’il faisait des reportages à l’étranger. Je m’explique mal alors la maladresse grammaticale. Pourquoi tourner ainsi les coins ronds sur une phrase qui aurait dû dans ce cas être, au pire, quelque chose du genre: «Qui revient d’ailleurs raconte bien ce qu’il veut», sur un médium, Facebook, qui permet de s’étendre en longueur?

Connaissant les penchants racistes de la FQS, j’ai vite rejeté cette hypothèse. Ce groupe distribue des tracts anti-immigration, colle des collants «O% Halal, 0% Casher, 100% Québécois» et ne souligne sur sa page Facebook que les scandales concernant les individus qui ne sont pas blancs et nés au Québec (ou qui sont homosexuels). D’ailleurs, dans les minutes qui ont suivi, la FQS publiait ce commentaire:

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Pourquoi la Fédération des Québécois de souche s’intéresse à Bugingo et Mervil? Ah oui, parce qu’ils «viennent d’ailleurs». Seulement.

En lisant les nombreux commentaires que j’ai reçus suite à mon gazouillis, j’ai réalisé, dans la redondance d’insécurité enrobée d’un sentiment de persécution, que plusieurs avaient compris que je traitais les « Québécois de souche » de racistes et non seulement le groupe d’extrême droite néo-nazi.

Il faut lire comme il faut, les amis.

J’ai aussi réalisé que d’autres pensaient qu’en dénonçant le racisme de la FQS, je prenais la défense de Bugingo, comme si une critique devait en exclure une autre.

Or, on peut évidemment critiquer les agissements de Bugingo, tout en déplorant le racisme dont il est victime en raison de la couleur de sa peau et de ses origines.

Ce commentaire, de plus, suppose que son émettrice ait lu tous mes billets et qu’elle en ait déduit que du lot, trop peu à son goût critiquaient le métier de journaliste:

Les commentaires les plus pertinents qu’on ait fait au sujet de mon gazouillis sur la FQS allaient dans ce sens: pourquoi lui donner de la visibilité.

Voilà matière à réflexion.

D’autant que des personnalités bien connues y sont aussi allées de commentaires au goût douteux.

On peut passer outre le fait qu’un groupe marginal dérape d’une façon attendue de sa part, mais comment accepter qu’un racisme décomplexé s’exprime avec autant de banalité, de façon aussi mainstream?

J’ai une mini excuse pour avoir donné de la visibilité à la FQS: après avoir formulé quelques commentaires polis – dont certains, avec succès, ont mené à l’effacement de jugements haineux – j’ai été bloquée de la page Facebook du groupe. Je comprends que mes commentaires pouvaient être gênants pour un groupe raciste et homophobe. J’espérais donc que la communauté Twitter se charge d’aller savonner la langue de ces inquiétants individus. Faut croire que j’avais surestimé l’esprit critique de la communauté Twitter.

Finalement, on pourrait dire que c’est bébélala, de régler mes comptes sur la tribune qui m’est allouée. Ce l’est un peu, je dois l’admettre. Mais j’aimerais mettre quelque chose au clair au sujet de notre profession, justement: lorsque mes collègues et moi écrivons des choses sur Twitter ou ailleurs, nous sommes imputables, dans le sens que nous mettons notre réputation en jeu. Pas besoin de Max le patriote pour me le rappeler.

Ça ne veut pas dire qu’on a toujours raison. Mais ça veut dire qu’avant de traiter la FQS de raciste, j’ai fait quelques petites vérifications. Alors quand des personnes se permettent de nous répondre qu’on fait mal notre travail parce que «c’est un fait que François Bugingo a menti», les seuls caractères que j’ai envie d’utiliser, sur 140, sont ceux-ci: 😦

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