Collaboration spéciale

Je ne veux pas revenir sur l’«affaire» Jean-François Mercier. À mon sens, il ne s’agit pas vraiment d’une affaire, justement. La joke était banale, les réactions, parfois exagérées, requéraient une certaine explication, mais surtout, rien de tout cela n’était vraiment scandaleux. Ou drôle. Aussi, ce n’est pas l’envie qui manque, mais je ne vous achalerai pas avec des questions philosophiques du genre : «Qu’est-ce qu’être sexy?», qui eût pourtant été pertinente au débat. J’aimerais simplement répondre à une critique passablement passive-agressive qui est revenue durant le débat et qui va un peu comme suit : «Ça y est, on ne peut plus rien dire!».

En effet, il n’en faut pas beaucoup pour que le politiquement correct devienne, dans l’esprit de plusieurs, la pire menace au droit de parole. On se demande alors où est Charlie quand on a besoin de se rappeler les fondements de la liberté d’expression. Pourtant, parmi les commentateurs sérieux qui se sont prononcés sur la question, personne n’a dit à Jean-François Mercier qu’il n’avait pas le droit de faire la blague qu’il a faite. La liberté d’expression ne dispense pas du risque de subir la critique, et elle ne garantit en rien de générer l’effet escompté, en l’occurrence, le rire.

Le politiquement correct s’abreuve de l’air du temps, évolue avec les mœurs. C’est probablement pourquoi il irrite tant ceux qui ne sont pas dans le coup. Quand Daniel Pinard s’est insurgé contre les blagues homophobes que plusieurs humoristes déclamaient sans complexes à Piment Fort, on montait aux barricades pour revendiquer le droit de se moquer d’une minorité sexuelle qui commençait à peine à mettre la tête hors de l’eau. Daniel Pinard passait pour le rabat-joie en chef et, avec du recul, n’est-il pas permis de croire que sa carrière en a payé le prix? Au fond, il n’était qu’en avance sur son temps.

Pendant ce temps, l’idée faisait son chemin et petit à petit, les jokes de foufounes irritées et de voix efféminée faisaient de moins en moins rire. Rapidement, on en a convenu qu’il était beaucoup plus drôle de rire des homophobes que des homosexuels. Maintenant, vous auriez beau vous prévaloir de votre liberté d’expression dans toute ses largesses, il y a fort à parier que vous ne seriez pas tenté de rire des gais. Pas parce que vous craignez tant la réaction des groupes de pression, mais parce que, man, en 2015, c’est juste pu drôle. On est capable de faire mieux.

Aujourd’hui, c’est un peu les attentes que l’on a envers les humoristes : qu’ils soient plus brillants que le bully au fond de la classe. Chaque fois que quelqu’un dit : «Oui, mais Louis CK, lui, il en fait, des jokes de viol», je me dis qu’un cours complet de l’École nationale de l’humour devrait porter sur la distinction entre rire du monde et rire avec le monde. Entre rire des Noirs, et rire des gens qui rient des Noirs, comme le faisait si brillamment Yvon Deschamps, un autre qu’on donne souvent en exemple. L’exercice proposé : essayer de rendre sa joke encore plus drôle en prenant l’agresseur à partie, plutôt que la victime.

La preuve que ce n’est pas si chiant que ça, comme mandat : la plupart des humoristes ne s’en tirent pas si mal, à commencer par les jeunes qu’on observe à Zoofest ces jours-ci.

Le politiquement correct n’est pas qu’un bâton dans les roues des humoristes. C’est une source de créativité. C’est un outil pour capter l’air du temps et marquer une génération. Ça crée, aussi, un espace de transgression. Et la transgression, comme procédé humoristique, il me semble que c’est une source infinie de rebondissements. À condition, bien sûr, que l’on sache comment naviguer avec, ou qu’on accepte de vivre avec les conséquences.

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