Jacques Boissinot/THE CANADIAN PRESS Marine Le Pen

 

TVA Nouvelles devait-elle recevoir en entrevue Marine Le Pen alors que les braises des attentats de Bruxelles n’étaient même pas éteintes? Du point de vue de TVA, c’était probablement la seule chose à faire. Une députée européenne à la tête du parti le plus crispé sur les questions identitaires est de passage à Montréal au moment même où un attentat secoue l’Europe et on passerait à côté de cette opportunité?

Après tout, dans une démocratie, on devrait être capables d’entendre ces discours qui nous déplaisent moins tout en prenant soin de les mettre en perspective, non? À cet égard, l’intervieweuse, Julie Marcoux, était tout à fait qualifiée pour remettre en question les propos de son invitée. Mais le contexte le permettait-il?

Alors qu’on attend de nos politiciens qu’ils ne tombent pas dans l’opportunisme, il faut reconnaître que dans cette situation, on a servi à Marine Le Pen l’opportunisme sur un plateau d’argent. Chaque attentat terroriste est l’occasion pour l’extrême-droite de laisser entendre que son agenda politique – qui consiste essentiellement à bafouer les droits des minorités religieuses et ethniques pour donner à la majorité une impression de sécurité – est la solution à la terreur.

Pour Marine Le Pen – comme pour bien d’autres – les attentats terroristes sont une preuve. Une preuve non pas d’une fracture sociale qui exclurait des jeunes désoeuvrés, mais une preuve d’une trop grande tolérance envers l’Islam. Aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo, il y en avait pour dire qu’interdire à une infirmière de porter le voile au travail aurait permis d’éviter le pire, alors on repassera pour les nuances possibles dans ces circonstances. Même Janette Bertrand semble croire que sa crainte que des musulmans envahisse sa piscine était justifiée, maintenant que l’on sait ce que l’on sait. «Je vous l’avais dit!», s’est-elle défendue récemment à Tout le monde en parle, en faisant référence aux attentats de Paris ou à l’arrivée de réfugiés Syriens, c’est pas clair.

De passage à TVA Nouvelles, Marine Le Pen a pu passer son message. Évidemment, elle n’a pas dit qu’il fallait condamner les musulmans à vivre dans la misère et contraindre les droits et libertés par un retour en force de l’état policier. Elle est plus habile que ça. C’est pourtant ce qu’implique en partie son programme. Il n’empêche que sur le mur de TVA Nouvelles, les réactions les plus populaires à ce passage sont parmi les plus inquiétantes : «Je ne connaissais pas cette femme, j’ai beaucoup aimé ses propos», «Je n’ai absolument rien trouvé de faux dans tout ce qu’elle a dit», «Les gens ne veulent pas entendre la vérité qu’elle crie haut et fort….on va le regretter bientôt….». Le message de Marine Le Pen passe. Même chez nous.

Dans Voir, Simon Jodoin suggérait hier – avant les attentats de Bruxelles et avant l’intervention de Marine Le Pen à TVA – l’idée qu’au fond, Marine Le Pen ne prêche qu’à des convertis. Ainsi, elle s’adresserait essentiellement à sa base, et lui donner de l’attention ne ferait que jouer le jeu du Front National en renforçant ladite base. La droite ne fait pas que prêcher à des convertis. Elle convertit. Par ses discours charmeurs et décomplexés qui tombent dans une oreille particulièrement attentive par ces temps d’attentats, elle réussit à en convaincre plusieurs pour qui l’idée de «fermer les frontières» – peu importe ce que cela implique – est empreinte de bon sens.

Devant le peu d’intérêt que suscitait sa visite au Québec auprès de la classe politique, Marine Le Pen évoquait une forme de «terrorisme intellectuel», une sorte de tyrannie de la pensée unique. Il n’est pas étonnant que les jeunes péquistes qui l’ont rencontrée dimanche aient eux aussi utilisé cette idée d’une «pensée unique» à contrer pour se justifier d’avoir eu un entretien avec la présidente du FN. On commence par dire que Marine Le Pen est fréquentable pour contrer la pensée unique, puis on l’écoute sans complexes et on se dit que non seulement elle est fréquentable, mais que ses propos ne sont pas si pires au fond.

La pensée de Marine Le Pen, elle, n’a rien d’unique. Elle rejoint des millions de personnes. Le mieux à faire, ce n’est pas de l’ignorer, mais de lui offrir une résistance digne de ce nom. Idéalement dans un contexte qui le permet.

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