AP Marine Le Pen

Les aberrations de l’extrême-droite nous paraissent parfois si grosses qu’il nous semble qu’il sera facile de les disqualifier. On croit naïvement qu’il sera possible d’accuser son interlocuteur de tous les noms pour qu’il se transforme par magie en ce monstre que nous imaginons en lui. Eh non. C’est plus difficile que ça. Il faudra se lever de bonne heure pour mettre Marine Le Pen en boîte. Les Français le savent, et leurs journalistes semblent mieux préparés que les nôtres pour faire face à sa rhétorique populiste polie, sur laquelle les accusations de racisme, de xénophobie, d’islamophobie ou de repli identitaire glissent comme du beurre de Normandie dans une poêle en Téflon.

La cheffe du Front national est habituée à ces accusations, elle en a vues d’autres. Et elle sait très bien qu’il ne lui suffit que de dire : «Mais en quoi c’est raciste?» pour mettre en échec son adversaire. Devant cette stratégie miroir qui consiste à renvoyer une question éminemment philosophique, impossible de déconstruire «en quoi le fait d’être contre l’immigration est une preuve d’intolérance?» dans l’espace-temps qui est généralement imparti aux journalistes, dont répondre à cette question n’est d’ailleurs pas le rôle.

La question philosophique est par ailleurs difficile à dénouer. Parce qu’en effet, techniquement, il est n’est pas évident d’accuser Marine Le Pen ou le programme du Front national de «racisme». Bon, c’est vrai, il y a quelque chose de profondément irritant dans le fait de comparer la prière musulmane dans la rue à l’occupation nazie. Mais ce n’est pas suffisant. Il faudra d’abord définir le racisme. Et pour l’extrême-droite, le racisme se limite à une discrimination sur la base de la race – pour ce que cela veut dire. Que d’autres formes d’intolérances puissent participer du même mécanisme sera complètement évacué. Or, l’intolérance du FN se fonde plutôt sur la base d’un critère aussi arbitraire que la citoyenneté, et se justifiera par le fait que tous les États exercent une forme de discrimination en fonction de la citoyenneté, ne serait-ce qu’en ne conférant légitimement le droit de vote qu’à leurs citoyens.

La discrimination proposée par le FN a simplement un caractère plus individualiste et jaloux, qui se détache de tout esprit d’appartenance à une commune humanité. Comment peut-on prétendre à l’égalité des chances quand on suggère qu’à compétences égales, un citoyen français ait préséance à l’emploi, comme si ce n’était pas déjà le cas? Marine Le Pen explique-t-elle à sa base que selon ce principe qui crée des classes de travailleurs par la citoyenneté, Salah Abdeslam, citoyen français et présumé terroriste, aurait eu préséance à l’emploi? Parce que la rhétorique habile permet à la fois de dire des choses, et d’en laisser entendre d’autres, sans qu’il ne soit jamais possible de le réfuter. La haine s’appuie sur la subtilité pour se fomenter.

L’autre stratégie de Marine Le Pen, et celle-là, Anne-Marie Dussault l’a bien exposée, consiste à se placer d’avance dans la position de victime qu’on empêche de parler. Et à ce jeu, elle est d’une habileté redoutable. «Est-ce que j’ai le droit de parler?», demande-t-elle à son interlocutrice alors même qu’elle est invitée pour le faire, et ce pendant une grosse demi-heure. «J’ai du mal à croire que vous ne savez pas ce qu’est la démocratie», reproche-t-elle à la journaliste. Et hop, un public médusé est convaincu qu’Anne-Marie Dussault ne sait pas ce qu’est la démocratie parce que Marine Le Pen laisse entendre qu’on l’empêche de dire des choses.

Le Pen y va de ce sophisme qui consiste à nous placer devant deux choix qui ne s’excluent pas mutuellement : «Est-ce qu’on a le droit de dire que le communautarisme est un mauvais modèle, où est-ce qu’on se fait insulter en retour?» La réponse à cette question est que Marine Le Pen a tout à fait le droit de s’exprimer, puisque comme elle le dit, nous sommes en démocratie, et qu’en vertu de ce fait, nous avons tout autant le droit de lui répondre. «Je trouve étonnant qu’on m’interdise d’aborder un certain nombre de sujets», se victimise-t-elle. Je me demande qui lui a interdit de dire quoique ce soit. À ce que je sache, on lui a plutôt tendu chaleureusement le micro cette semaine. La démocratie, c’est aussi le droit de répondre, de questionner, de mettre en doute, voire, même si c’est moins élégant, d’insulter. Elle se plaint à Anne-Marie Dussault de se sentir «comme dans un tribunal». Comment envisage-t-elle le rôle des journalistes? Devraient-ils, selon elle, simplement écouter son message sans jamais lui offrir de résistance?

Les médias français, même le Figaro, se plaisent à dire que le voyage de Marine Le Pen au Canada est un véritable échec. La vérité, c’est que sur le plan médiatique, en fait, c’est une réussite totale. Elle s’est faite en sol québécois des alliés dont elle n’avait même pas besoin. Elle a réussi à semer ces idées qu’elle parvient si adroitement à rendre présentable, tout en mettant en échec la classe médiatique, incapable de lui offrir une résistance digne de ce nom. Il faudra s’armer, car ces idées ont tout pour prendre racine chez nous.

Marine Le Pen ne reflète pas l’image caricaturale du monstre raciste que nous aimons bien imaginer : un peu idiot, hargneux, énervé, violent. Elle est brillante, renseignée – ou à tout le moins, elle arrive à nous faire croire qu’elle l’est même si une vérification factuelle de ses propos se butte rapidement à une multitude d’erreurs – et surtout, elle sait rester polie. Elle demeure calme, posée, ce qui donne à tout adversaire un peu énervé l’air d’être ce monstre que l’on voudrait voir en elle. Elle aura beau dire les pires atrocités, tant qu’elle le dira sur un ton calme et poli, on aura l’impression que cela est tout à fait raisonnable.

C’est ce qui lui permet de nous faire avaler, dans une fascinante tournure d’esprit, que l’intolérance est une forme d’humanisme au fond, parce que l’immigration est un complot du patronat pour exploiter des travailleurs migrants à bas coût aux dépens des français qui sont d’ailleurs, ne l’oublions pas, victimes de racisme anti-blanc. Au fond, Marine Le Pen est un modèle de compassion, d’empathie, de solidarité.

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