Lionel Bonaventure/AFP Jacques Higelin, en 2010

Montréal, un soir de janvier 1987. Il neige à plein temps. Sur le boulevard de Maisonneuve, des camions ramassent au fur et à mesure ce qui nous tombe dessus. Dans la voiture, Jacques Higelin est assis à mes côtés.

– Mais putain! C’est quoi, ce truc?
– Ça, c’est une souffleuse.
– Et ça sert à quoi, une souffleuse?
– C’est un gros malaxeur qui broie la neige, la recrache dans des camions, et ensuite, ils vont porter ça au loin dans des décharges.
– Merde, c’est horrible! Et quand y a des manifs, est-ce qu’ils lâchent les souffleuses sur les marcheurs?

Tout est là! C’est ça, le Higelin que j’ai rencontré. Absolument incapable d’en laisser passer une. L’imagination débridée qui fait du 100 à l’heure en permanence, toujours prêt à dire tout ce qui lui passe par le ciboulot, à faire le gag qui nous fera rigoler comme des gamins. Éternel adolescent, Higelin était la parfaite incarnation du premier de classe qui préférait faire le con pour dérider les autres plutôt que de plaire à ses maîtres. Un traité de désinvolture sur deux pattes.

J’ai passé un mois de ma vie avec Jacques Higelin en 1987. Épuisant, vous dites? Je pense que je ne m’en suis pas encore tout à fait remis. C’était le prix à payer pour travailler à ses côtés, mais qu’est-ce que ça en valait la peine! Juste à le voir aller! Son énergie infinie et renouvelable, j’ai fini par comprendre que c’était à son entourage qu’il la piquait. Pas mêlant, tout le monde avait les yeux cernés jusqu’au nombril, alors que lui, scintillant jusque tard dans la nuit, il pouvait reprendre sa course le lendemain exactement là où il l’avait suspendue quelques heures plus tôt. Un fou lâché lousse. Mais adorable comme un enfant turbulent à qui on pardonne tout.

Je pourrais vous parler de ses spectacles qui pouvaient durer quatre heures. Il en a même fait des plus longs. Je pourrais vous raconter comment il pouvait multiplier par dix la durée d’une chanson de trois minutes. De ses échanges au «tu» avec des centaines de spectateurs qui en redemandaient encore et encore plus. De son passage au talk show de Jean-Pierre Coallier où, suspendu à un trapèze et un peu mal pris, il avait crié à l’animateur: «On m’a dit que tu supportais la chanson française, allez, prouve-le!» Et tant d’autres choses aussi. Qu’est-ce qu’il m’a fait rire…

Aujourd’hui, en écrivant ce billet, je repense à ce grand fanal qui avait accepté une rencontre avec des apprentis journalistes du secondaire à qui il avait accordé une entrevue qui avait finalement duré tout l’après-midi. À la fin, il avait noué l’écharpe de chacun pour s’assurer qu’ils ne prennent pas froid. Je revois sa fulgurante sortie de la voiture à un feu rouge pour aller aider une vieille dame qui peinait à traverser la rue. À ses yeux tristes quand il avait appris que la reporter culturelle de TQS – qu’il trouvait décidément bien de son goût – n’allait pas revenir voir son spectacle chaque soir au Spectrum. À ses deux journées d’emplettes pour offrir des cadeaux à tous les techniciens qui avaient travaillé sur son spectacle. Et à son entêtement à vouloir sacrer avec l’accent québécois – c’était catastrophique –, une épreuve que tous les Français de passage nous infligent à répétition. Sauf que, fouillez-moi pourquoi, Higelin savait rendre ça rigolo. Je pense à tout ça et, après toutes ces années, j’ai encore le sourire persistant.

L’autre matin à la radio, ils ont dit que Higelin était décédé à l’âge de 77 ans. Ça m’a surpris : je lui en aurais donné 17, gros max. Un éternel adolescent vient de se transformer en ado éternel. Salut, Jacquot.

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Vu: Émile Proulx-Cloutier à l’Outremont la semaine passée. Absolument brillant. Une belle soirée de contes pour grands enfants où le génie dramatique et le génie comique de l’homme de mots et de musique sont venus nous tenir compagnie. Vous dire combien j’ai aimé, ça frise l’indécence. À voir et à revoir s’il passe ou repasse.

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Lu: Les Belles-Sœurs, l’œuvre qui a tout changé, de Mario Girard (Éditions La Presse). Depuis 50 ans, on aurait pu croire que tout a été dit et écrit sur l’œuvre maîtresse de Michel Tremblay. Pourtant, un bilan digne de ce nom s’imposait.

Le bouquin du journaliste Mario Girard, de La Presse, comble admirablement bien ce besoin. Des entrevues avec les créateurs, des recensions d’articles, plein de photos et de confidences ainsi qu’une recherche exhaustive sur les productions présentées ici et, voilà un document fort pertinent qui pourra désormais faire office de référence. En ces temps où notre histoire est souvent laissée à la traîne sur le bord du chemin, ce livre tombe plus que bien.

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