Albert Zablit Emmanuelle Raynauld lors de l'inauguration de l'Espace Fabrique en juin 2017

J’ai rendez-vous avec Emmanuelle Raynauld dans son atelier à Saint-Henri. Je la trouve en pleine discussion avec un de ses employés. Ça parle de métaux, de résistance, de dimensions. Je me sens toute petite: plus de 19 machines industrielles dans 12 000 pi2, 25 tonnes d’équipement, 500 000$ d’installations. Une grande roue faite de cadres de vélo est en train d’être montée et sera exposée dans le cadre du 375e. Le slogan de l’Espace Fabrique: «Une idée? Fabrique là ici!» Le lieu est ouvert depuis moins d’un mois et ils envisagent déjà de louer l’étage supérieur. Les affaires vont bien! Emmanuelle est la cofondatrice du premier makerspace industriel en coopérative au Canada. Elle travaille sur le projet depuis 5 ans et s’y consacre à temps plein depuis 2 ans 1/2.

La cofondatrice veut offrir un lieu où on peut faire de la recherche, du développement de produits, du prototypage de niveau industriel (accompagner les personnes de la conception à la fabrication d’un objet fonctionnel et commercialisable).

C’est important pour Emmanuelle que ce soit une coopérative, car «l’idée, c’est l’économie de partage, se rassembler autour d’un besoin commun, avoir accès à des experts, de la formation, de l’entreposage, des espaces de travail, le tout sécuritaire et de niveau industriel», me dit-elle. Ses clients, c’est tout le monde. «Le besoin vient autant du milieu artistique que manufacturier, monsieur et madame tout-le-monde, la startup ou la grande entreprise qui fait du R&D».

«À Montréal, on parle beaucoup de fintech, d’internet des objets, mais ça prend justement des objets pour soutenir ces entreprises», explique-t-elle. Au-delà de soutenir les entreprises techno d’ici, l’Espace Fabrique aide également les artistes. Emmanuelle, elle-même a dû abandonner sa pratique artistique – elle a étudié en arts – car elle n’avait pas accès à des ateliers à la hauteur: «On perd beaucoup d’artistes technologiques par manque d’accès à des ateliers techniques». Montréal est une plaque tournante majeure dans le jeu vidéo, le cinéma, la mode ce qui implique beaucoup d’installations, de structures. «Quand Ubisoft organise une tournée mondiale pour présenter leur dernier jeu vidéo, ils font faire des maquettes grandeur nature d’objets qui apparaissent dans le jeu. Il leur faut un endroit pour les fabriquer, les monter/démonter, les entreposer, etc.»

«J’ai créé une coopérative alors les gens pensent que je ne fais pas un centime. Je suis une femme en entrepreneuriat social alors les gens pensent que je suis juste là pour aider le monde. Je suis une artiste alors les gens pensent que je ne suis pas capable de gérer de l’argent.» – Emmanuelle Raynauld, cofondatrice de l’Espace Fabrique

Côté financement, Emmanuelle Raynauld en a vu des vertes et des pas mûres. «J’ai dû aller au politique à trois reprises pour que mon dossier soit traité». La Ville n’avait pas de mauvaise intention, mais son côté unique de makerspace coopérative ne rentrait dans aucune case et laissait beaucoup de monde surpris. «J’étais une pionnière», assure-t-elle.

Elle a amassé plus d’1,4M$ pour son projet. Ça semble colossal, mais pourtant ce montant ne lui servira qu’à tenir six mois. Elle a su garder ses coûts bas. Un exemple: l’évier de la cuisine a été placé à l’endroit précis où passe les drains d’évacuation et non là où l’architecte le souhaitait, car le tuyau lui aurait coûté 150 000$ pour 10 pieds de drain supplémentaire. Ça lui a permis de diviser ses dépenses par trois et donc de récolter assez d’argent pour financer son projet. Le cas échéant, il n’aurait jamais vu le jour.

Emmanuelle vient d’une grande famille où il faut être prêt à argumenter. «Plus tu es informé, plus tu as les bons arguments pour négocier!» Elle a grandi avec deux frères qui ne lui faisaient pas de cadeaux.

Est-ce que son caractère «un tantinet tenace, voire grande gueule», comme elle me l’avoue en riant, l’a mise à l’abri du sexisme? Pas vraiment. «Je dois toujours me justifier. Est-ce que mon entreprise va être rentable? Est-ce que mes projections sont justes? Lorsque je me déplace avec mon cofondateur, tout le monde se dirige vers lui. Puis, il les renvoie vers moi. J’ai vu des hommes vraiment mal à l’aise de venir me parler. S’ils veulent faire affaire avec mon atelier, il faut qu’ils fassent affaire avec moi. Va mettre tes préjugés de côté et sois prêt à négocier avec une femme!»

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