Il y a 25 ans, Gordon Ramsay était au MIPCOM. Enfin, il l’était – par la bande. Ou plutôt sur les flots. Sur un yacht. Celui du défunt magnat australien des médias Reg Grundy, qui l’avait engagé comme chef cuisinier. «Je n’avais même pas le droit de mettre les pieds au Palais des Festivals!» s’est amusé le charismatique Écossais dans l’enceinte dudit palais. Invité à donner une conférence sur l’ensemble de sa carrière à Cannes, l’homme est aujourd’hui une super vedette. Mais ne le lui dites surtout pas. Il déteste ça.

Hier après-midi, la journaliste de Variety Cynthia Littleton, aux commandes du panel dédié à Gordon Ramsay, a commencé la discussion par une série de chiffres. De gros chiffres. «Chaque année, 2000 heures d’émissions signées Gordon Ramsay sont diffusées sur les ondes dans le monde…»

Interruption du principal intéressé: «Et combien de fois ai-je dit “fuck” pendant ces 
2000 heures de télé?»

Sur fond de rires charmés de l’assemblée, l’animatrice a continué. «Seulement sur FOX, aux États-Unis, on a diffusé huit de vos émissions. Ces dernières rapportent 150M$ de revenus publicitaires par année. Vous avez également 31 restaurants, 7 étoiles Michelin…»

Le «Master Chef» a également une réputation de sapré personnage. De passionné à l’extrême, qui pique des colères dès qu’il perçoit une once de laisser-aller. Et ce, tant dans ses cuisines, que parmi les participants des multiples téléréalités qu’il a animées. (On se souviendra de tous les propriétaires de restaurants incompétents qu’il a enguirlandés dans Kitchen Nightmares. La madame qui courait à l’épicerie acheter des ingrédients quelques minutes avant de cuisiner les plats commandés par ses clients doit encore en faire, des cauchemars.)

Au MIPCOM, G. Ramsay l’a confirmé: la paresse le tue. Autant en matière de plats qu’en matière de télé. «Si ce n’est pas assez bon, les clients vont changer de resto! Et si ce n’est pas assez bon, les téléspectateurs vont changer de poste!»

***

Deux heures après le grand panel, Gordon Ramsay prend place à la table ronde (carrée) organisée par all3media international pour parler de sa toute nouvelle compagnie de production, Studio Ramsay. Tout sourire, il lance aux six journalistes présents: «Vous pouvez être de solides emmerdeurs, vous! Mais je vous aime quand même.»

Oui, celui qui se destinait à une carrière de joueur de foot avant qu’une blessure ne vienne mettre fin à ses rêves sait comment charmer son public. Il commence d’ailleurs chacune de ses réponses en prenant un air songeur et en notant: «That’s an excellent question.» Même quand la question ne l’est pas vraiment.

Son visage se crispe néanmoins quand on emploie, presque par habitude, l’expression «celebrity chef», chef vedette. Et il se ferme quand un journaliste de Singapour lui demande pourquoi il cuisine si peu de mets asiatiques. «Je ne me plains pas. Mais ça ne vous dirait pas d’offrir quelque chose de plus à votre public issu de cette origine?» Autour de la table un «ouh» se fait entendre. Avec sa face de poker, Gordon répète néanmoins: «That’s a very good question.» Puis, il se lance dans l’énumération de tous les pays qu’il a visités dans le cadre de son Great Escape Southeast Asia, et de toutes les influences qu’il tire de cette cuisine.

Il tire aussi, souligne-t-il, de la force d’un de ses mantras préférés: «On peut apprendre autant d’une bonne expérience que d’une mauvaise.» (On se souviendra qu’à Montréal, l’image du chef étoilé Michelin a été entachée quand la mythique institution qu’était la rôtisserie Laurier BBQ, fermée depuis, a mis fin à son association avec lui après seulement quelques mois.)

Affirmant également «Quand je merde, je veux qu’on me le dise», il dit que l’intérêt pour la cuisine n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. «Les amateurs qui participent à nos compétitions culinaires télévisées ont un niveau absolument incroyable! Ils ont tant de talent, ils sont si intéressés à cuisiner! Et ce, qu’ils soient policiers, banquiers ou (sourire, clin d’œil, clin d’œil, clin d’œil à la ronde) journalistes.» (Hmm, se préparer un bol de céréales pour souper, ça compte dans la catégorie «Talent»?)

Bon, non, peut-être une autre question: un conseil pour les aspirants-chefs? «Quand j’entends des jeunes me dire qu’ils veulent devenir des vedettes du petit écran, je leur dis toujours que ça prend énormément de travail. C’est la télé qui doit venir vers vous. Pas vous qui devez aller vers la télé.»

«Pendant qu’à Londres, tous les parents achetaient des tablettes et des consoles à leurs gamins, ma femme et moi, nous achetions des marinades aux nôtres. Fuck it, les enfants! Vous allez apprendre 
à apprêter une dinde!» –Gordon Ramsay, dont la fille de 15 ans, Matilda, anime désormais sa propre émission 
de cuisine, Matilda and the Ramsay Bunch

«L’image 
du cuisinier rockstar, c’est d’la bullshit»

En 2003, Gordon Ramsay a perdu, dans un accident tragique, son second, David Dempsey. «Mon second! Mon bras droit! Trente et un ans, deux enfants.» Le jeune chef est décédé en tombant par une fenêtre lors d’une fête, intoxiqué par trop d’alcool et de cocaïne. «Vous savez, quand le bureau du coroner vous appelle pour que vous veniez identifier un corps…» échappe Ramsay, avant de laisser passer un moment de flottement.

«On me demande souvent comment j’ai pu ne rien voir. J’aurais dû. Je me sens encore responsable. Dans mon désir perpétuel de perfection, 
perfection, perfection, je n’ai pas réalisé la quantité de 
substances dont David avait besoin pour me suivre…»

Avec Gordon Ramsay on Cocaine, documentaire en deux parties dont la première sera diffusée ce jeudi au Royaume-Uni sur la chaîne ITV, le chef remonte aux sources de fabrication de la drogue, qu’il dit «voir partout dans son milieu». «Comme pour une recette, j’ai voulu comprendre, décortiquer les ingrédients. Avec l’espoir que, si les gens voient toute la merde qu’on ajoute aux feuilles de coca – de la poudre de ciment, de l’acide sulfurique – avant de les laisser mariner dans de la gazoline, ils seront moins tentés d’en consommer…»

La question le touche d’autant plus que son frère se bat depuis des années contre sa dépendance à l’héroïne. «Ça me met hors de moi quand les chefs ont une image de rockstar!» s’exclame-t-il avant d’ajouter: «J’ai souvent entendu des gens se demander: “Pourquoi Gordon est-il si excité? Il doit avoir pris quelque chose!” J’ai travaillé fort, j’ai fait la fête très fort. Puis, un jour, je me suis mis au triathlon. Ça m’a littéralement sauvé la vie.»

Confiant qu’on lui fait désormais passer un contrôle anti-dopage quatre fois par année, le quinquagénaire espère que son émission aura un impact positif sur ses pairs. «Je veux montrer qu’on n’a pas besoin de boire ou de se droguer quand on travaille en cuisine.»

Diffusé en 2014 sur Télé-Québec, l’excellent documentaire Sous Pression, de Marie Carpentier, abordait justement la question de la tension folle dans laquelle baignent les chefs. Selon Gordon, le sujet de la consommation dans la restauration est-il encore tabou? «Ce n’est pas tabou, c’est l’éléphant dans la pièce!»

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