Alors que 75% des variétés de plantes comestibles ont disparu de la surface de la Terre en un siècle, des initiatives poussent ici et là pour faire revivre des espèces de fruits et de légumes mis de côté par l’agriculture industrielle. Grâce à un semencier en quête d’espèces ancestrales, le melon d’Oka a pu être à nouveau cultivé à une heure de Montréal. Et il pourrait bientôt se retrouver dans nos assiettes.

La scène se déroule à Oka, dans un des nombreux champs cultivés de cette région rurale située à peine à une heure de de la métropole. Le paysage est bucolique, un champ de melon s’étend derrière une petite ferme, le ciel est bleu et l’ambiance est à la réjouissance.

Manon Dolbec, agricultrice et propriétaire du champ, accueille un petit groupe de personnes venues cueillir le fruit d’un travail collectif de plus de trois ans. Dans le groupe, il y a celui qui a redécouvert la semence, celle qui a participé à sa renaissance et ceux qui partageront ce melon avec le public.

Des sourires sont sur tous les visages, puisque c’est le jour de la récolte. Et le fruit d’aujourd’hui n’est pas anodin.

Le melon d’Oka a été créé pour la première fois en 1910 par le père Athanase, moine cistercien et directeur de l’Institut agricole d’Oka, la première école d’agriculture au Québec. Croisement entre le melon de Montréal et le melon Banana, le melon d’Oka est plus facile à cultiver que son cousin montréalais et possède des qualités nutritives plus intéressantes. Lorsque l’institut déménagea dans les années 1960, le melon d’Oka fut oublié, jusqu’à ce que Jean-François Lévêque, semencier et jardinier, retrouve par hasard sa trace, 45 ans plus tard, dans un catalogue de semences aux États-Unis.

«Ce qu’on cherche, lorsqu’on vend des fruits et des légumes, c’est l’uniformisation, la standardisation. Mais pour y arriver, on utilise des recettes et des produits chimiques. Les variétés patrimoniales ont une plus grande viabilité génétique, mais elles ne murissent pas toutes en même temps et les taux de sucre peuvent être variables. Les agriculteurs ont parfois moins d’intérêt pour ces variétés», décrit-il.

Pourtant, ces produits sont bien plus intéressants que leurs équivalents standardisés. Les variétés patrimoniales évoluent dans le temps, s’améliorent et s’adaptent au climat. Constantes, les espèces industrielles sont impossibles à améliorer, puisque les semences doivent être rachetées à chaque nouvelle récolte. Si le melon d’Oka n’a pas encore atteint tout son potentiel en terme de sucre et d’intérêt nutritionnel, Jean-François Lévêque est sûr que d’ici 10 ans, les meilleures semences seront sélectionnées pour que l’espèce puisse s’améliorer.

Face à la disparition de la majorité des espèces comestibles, la redécouverte du melon d’Oka fait souffler un vent d’espoir pour les agriculteurs locaux, mais aussi pour les restaurateurs à la recherche de produits d’ici et respectueux de l’environnement. Pour faire rayonner les semences patrimoniales, une jeune entreprise montréalaise s’est donné pour mission de mettre en contact les agriculteurs et les restaurateurs. Tous souhaitent favoriser les circuits courts et l’économie locale. Chef514 est à l’origine de l’opération Gardiens de semences, dans le cadre de laquelle des restaurateurs montréalais choisissent leur produit dans un catalogue de semences patrimoniales, qui sont ensuite cultivées par des agriculteurs locaux.

«J’avais des amis agriculteurs et des amis chefs, mais les deux n’arrivaient pas à se parler, étant toujours débordés. Les agriculteurs ont souvent de la difficulté à vendre leurs récoltes, et les chefs ne savent pas toujours où aller chercher leurs produits. Ils n’ont pas le temps de s’occuper de ça et se retrouvent à prendre des distributeurs, qui ne se soucient pas toujours de la qualité des produits», constate Thibault Renouf, fondateur de Chef514. Actuellement, une soixantaine de restaurants montréalais utilisent l’application, qui se présente comme un catalogue virtuel où les agriculteurs peuvent promouvoir leurs produits auprès des restaurateurs. L’entreprise compte bien continuer à aller chercher de nouveaux restaurants, mais aussi des épiceries.

Le chef Antonin Mousso goûte au melon d’Oka (Photo: Josie Desmarais/Métro)

Chez Manon Dolbec, c’est Antonin Mousso, propriétaire du restaurant primé le Mousso, qui est venu ramasser le précieux melon, pour l’intégrer dans son menu.

«Ça fait partie de notre approche, travailler avec des producteurs locaux. Là, ça va plus loin, car on connaît la personne qui a ramené la graine, donc c’est quand même fou de voir cette chaîne-là tellement oubliée dans le monde dans lequel on vit», s’enthousiasme Antonin Mousso. Jus, soupes, kombuchas – le melon d’Oka sera cuisiné, «décortiqué», «transformé» par les cuisiniers du Mousso, décrit le chef.

Goutte d’eau dans la lutte contre la catastrophe environnementale mondiale, selon les plus sceptiques, la renaissance du melon d’Oka est pourtant un des symboles d’une agriculture qui cherche à renouer avec ses racines, en résistant face au quasi-monopole d’entreprises de semences comme l’américaine DowDuPont, l’allemande Bayer-Monsanto et la chinoise ChemChina, qui contrôlent à elles trois plus de 50% du marché mondial des semences.

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