Yves Provencher/Métro Après avoir quitté son Maroc natal à l’âge de 17 ans pour étudier en France, Ahmed Benbouzid décide, en 1994, de vivre une deuxième immigration en posant ses valises et celles de sa conjointe à Montréal.

Une fois par mois, Métro propose, en collaboration avec le projet Alliés Montréal de la Conférence régionale des élus de Montréal (CRÉ), des portraits inspirants de Montréalais issus de l’immigration qui témoignent de leur parcours et de leurs succès.

«Ma vie à l’étranger a commencé il y a 30 ans», dans un coin de grisaille du nord de la France. Depuis Montréal, qu’il a finalement adoptée (à moins que ce ne soit l’inverse), Ahmed Benbouzid revient sur une trajectoire jamais dépourvue d’espérance.

Il a suffi d’une seule phrase pour que sa vie emprunte le grand pont de l’immigration, par-delà l’Atlantique. «Pourquoi pas le Québec?» Un ami lance l’idée au détour d’une conversation, alors qu’Ahmed lui fait part de son hésitation à rester en France. «Le climat social qui s’installait dans ce pays au milieu des années 1990 était tendu, je ne reconnaissais plus la mouvance inspirante que j’avais connue à mon arrivée en 1984. Je ne me voyais pas élever mes enfants dans ce contexte. L’idée de partir commençait à germer.»

Le lendemain matin, Ahmed est à la porte de la Délégation du Québec à Paris pour s’enquérir des possibilités d’émigrer. Il convainc sa conjointe de le suivre dans l’aventure. Leur demande de résidence permanente est acceptée quelques mois plus tard, et le couple atterrit à Mirabel en 1994.

Pour Ahmed, parti de son Maroc natal pour étudier en France à 17 ans, c’est «une deuxième immigration, avec plus d’expérience». Il se souvient des premiers jours, seul, dans la petite ville de Douai où il suivait une classe préparatoire aux concours d’entrée en école d’ingénierie. «Pour l’adolescent que j’étais, quitter mon pays était une très grosse décision, probablement une des plus importantes de ma vie.» Ahmed voulait devenir ingénieur; élève brillant, il bénéficiait d’une bourse du gouvernement marocain. On ne refuse pas une telle opportunité. À Douai, malgré la déprime des premiers temps, il s’accroche et parvient à se faire un petit réseau. Ses études en télécommunications et en mathématiques le mènent à Paris, où il travaille ensuite dans l’informatique, avant de faire le grand saut vers Montréal.

«Montréal est une ville inclusive. Personne ne s’étonne de mon accent quand je dis que je suis Montréalais. Je me reconnais dans cette identité.» – Ahmed Benbouzid

Le visage de la métropole a bien changé depuis qu’Ahmed y a posé ses valises. La rue Sainte-Catherine n’était pas encore revitalisée, et le Plateau était aux antipodes de l’embourgeoisement qu’il connaît aujourd’hui. «Mont­réal était beaucoup plus maganée! On était seuls, ma femme et moi, arrivés en novembre, on ne connaissait personne.» Un contexte pour le moins dénué d’armes de séduction massive! Mais on ne fait pas marche arrière aisément quand on a choisi l’exil, alors Ahmed s’accroche.

Il enchaîne les contrats de conseiller et de chargé de projets au sein de différentes entreprises, et se découvre un profil d’entrepreneur très porté sur le développement. «J’aime travailler avec les gens, j’ai compris que j’étais surtout attiré par l’aspect relationnel des choses.» Quand une entreprise d’insertion lui offre un poste de coordonnateur en développement communautaire, il plonge. Son bureau vit au rythme du quartier du Plateau d’alors, qui deviendra son «premier vrai milieu d’intégration, celui par lequel [j’ai] rencontré et découvert la culture québécoise en côtoyant artistes et intellectuels.»

Après un passage à la direction du Carrefour jeunesse-emploi Centre Nord (Villeray–Saint-Michel– Parc-Extension), qu’il fonde non sans affronter quelques embûches, il rejoint la Conférence régionale des élus de Montréal en 2008. Directeur du développement social, il y pilote des dizaines de projets.

Lorsque nous rencontrons Ahmed par un matin de juin, l’atmosphère feutrée de son bureau est monacale. Démantèlement de la CRÉ oblige, plusieurs personnes ont déjà quitté le navire. Après sept ans sur le pont, Ahmed tire lui aussi sa révérence. Les projets se bousculent au portillon; au moment d’écrire ces lignes, il se donnait quelques semaines de réflexion.

S’il sait déjà que c’est sous le soleil du Maroc qu’il veut être enterré – «Je ne supporterai pas l’hiver éternellement!» s’amuse-t-il à dire –, c’est pour l’instant à Montréal qu’il continue de vivre. «Je crois que l’appartenance et l’identité peuvent être multiples, conclut-il. Je porte en moi la culture marocaine en même temps que je me sens profondément Montréalais. C’est une dualité qu’il faut savoir conjuguer: apprivoisée, elle devient une richesse.»

L’émission de Radio-Canada International Tam-Tam Canada a produit une version radio de ce reportage. Réalisée par la journaliste Anne-Marie Yvon, cette émission est disponible sur le site de RCI.

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