Métro Selon Érick Beaulieu, «faire ce que l’on aime est le meilleur gage de durabilité, s’orienter vers un domaine “parce qu’il y a de la job” ne fait pas long feu».

Peut-on envisager une société où chaque individu s’épanouirait pleinement dans son activité gagne-pain ? Érick Beaulieu, conseiller d’orientation, intervient auprès de travailleurs en quête de mieux, parfois égarés dans les méandres de la réorientation de carrière. Il porte un regard peu banal sur le monde du travail. Rencontre.

Vous estimez que le changement de carrière fait face à un certain tabou: qu’entendez-vous par là?
On vit dans une société de liberté de choix, mais la plupart des personnes ont un rapport forcé, presque de survie, avec le travail. Beaucoup s’orientent en fonction de prérogatives matérielles, bafouant le besoin très humain de sens. Le travail doit répondre au potentiel de la personne, et son potentiel doit être au service des fonctions que la personne occupe. Or, il y a une certaine aliénation dans la façon dont on fonctionne: on fait les choses parce qu’il le faut. En général, on choisit instinctivement ce que l’on veut faire, sans réfléchir à qui on est vraiment. Avec un marché du travail de plus en plus exigeant, si on néglige le potentiel humain, on ouvre la porte aux problèmes. J’en veux pour exemple le burn-out, absolument pandémique à l’échelle occidentale.

Quels sont les défis majeurs auxquels on fait face lorsqu’on décide de changer de carrière?
Le premier est de découvrir et d’assumer qu’on pourrait faire quelque chose qu’on aime. Si toute notre vie on s’est adapté à quelque chose qui ne nous rejoignait pas, ça peut être vertigineux. Viennent ensuite les facteurs de réalité. Un retour aux études peut nécessiter compromis et sacrifices. Il faut du courage et la conviction que ce chamboulement est pour le mieux. Enfin, il faut comprendre où et pourquoi on s’autosabote. Par exemple, quand on s’oriente vers un programme X ou Y, sans jamais ne rien remettre en question, en considérant perpétuellement que le jardin du voisin est plus vert. Peu importe alors le «nouveau» choix, dans ces cas-là on vit des problématiques analogues à celles rencontrées dans les emplois précédents.

Qu’est-ce qui pousse les gens à se réorienter?
Des raisons très diverses d’un individu à l’autre. Il n’y a pas de profil type, tout le monde est sujet à se remettre en question et à souffrir au travail. Mais ce qui est certain, c’est que le marché de l’emploi est soumis à des politiques publiques qui n’accordent pas assez d’importance au potentiel individuel. On est rivé sur une logique économique qui ne tient pas compte de facteurs psychologiques et sociologiques. Bien sûr, on ne peut pas financer n’importe quoi, mais la donnée principale devrait toujours être l’intérêt de la personne. Faire ce que l’on aime est le meilleur gage de durabilité, s’orienter vers un domaine «parce qu’il y a de la job» ne fait pas long feu.

Est-ce réaliste d’imaginer une société où chaque travailleur occuperait un poste correspondant à ses aspirations?
C’est LA question fondamentale! Le modèle économique actuel implique que c’est la réalité du marché du travail qui dicte les opportunités d’emploi. Dans ce contexte, il est difficile de concevoir l’épanouissement pour chacun. Mais si nous glissions vers un modèle où l’économie serait au service de l’humain, et non pas l’inverse, orienté sur les potentiels des individus, pourquoi pas. C’est la théorie du prix Nobel d’Économie Amartya Sen, qui a développé le concept de «capabilités humaines». Renverser la vapeur est possible à condition que les décideurs y croient. Concrètement, dans notre système actuel, il y a des limites à ce que chaque travailleur s’oriente en adéquation avec son potentiel.

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