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Art-thérapie: «On a besoin de jouer»

Aujourd’hui, Métro propose une édition spéciale dans toutes ses rubriques sur le thème de l’enfance.

Dans une classe d’arts visuels de l’Université du Québec à Montréal, une élève au baccalauréat  en psychologie présente nerveusement un projet de fin de session: une toile. Elle ne maîtrise pas le médium, le trait est hésitant, la composition est maladroite. «C’est le moment, l’espace et la vulnérabilité dans laquelle tu te places lorsque tu crées qui sont importants, pas la technique», explique son professeur, Pierre Plante. Dans sa salle de classe comme dans sa salle de thérapie, M. Plante, art-thérapeute et psychologue, tente de réveiller l’enfant qui dort en chacun de nous.

Diplômé des beaux-arts et en psychologie, Pierre Plante a travaillé avec des personnes souffrant de cancer, notamment des enfants, aux côtés du Dr Julien, en tant qu’art-thérapeute. Il enseigne aujourd’hui la psychologie.

Il a expliqué à Métro ce qui rend l’art si important lorsque vient le temps d’exprimer nos peines de grandes personnes et pourquoi l’enfant que nous étions a arrêté de gribouiller pour préférer le monde rationnel de la parole.

C’est quoi, l’art-thérapie?
C’est ouvrir le spectre de l’expression de soi. La peinture, le dessin, la musique ou la danse sont tous des moyens d’expression. La parole en est un aussi, mais on a souvent tendance à la surévaluer en disant: «On est adultes, on a sûrement les mots pour le dire» – mais non!
Parfois, il y a des émotions fortes qui émanent de la perte, que ce soit la fin d’une relation amoureuse, la mort ou la maladie. C’est quelque chose de corporel. On n’a pas les mots pour traduire ça. C’est là que l’art, chez les adultes, prend tout son sens.

Ça arrive plus spontanément chez les enfants, parce que les enfants utilisent déjà tout ce registre, et bien souvent l’expression artistique a plus de sens pour traduire une expérience de leur vie.

C’est-à-dire que les enfants possèdent des outils auxquels les adultes n’ont plus accès?
Ce qui est intéressant, dans l’enfance, c’est que l’enfant n’accède pas tout de suite à ce développement, il n’est pas dans une pensée logique. En termes de développement, il n’est pas rendu là. Par contre, il explore son monde avec tous ses sens.

Lorsqu’un client me présente son problème de manière rationnelle, logique, et qu’il ne trouve pas de solution, on va aller voir ce que l’imaginaire a à nous dire.

Je vais lui demander: «Mais qu’est-ce que l’enfant fait?» Si on revient au développement, le premier stade, c’est le gribouillage.

«Il s’agit de puiser dans la créativité et la richesse de l’enfance qu’on a en nous, pour essayer de grandir. C’est une régression au service du moi.» – Pierre Plante, art-thérapeute et professeur de psychologie

Donc, il faut redevenir un enfant pour pouvoir accéder à d’autres moyens d’expression?
Le but, ce n’est pas de devenir un enfant, c’est de puiser dans ce que les adultes sont eux-mêmes. On est tous passés par ces stades-là dans nos vies. Autrement dit, il s’agit de valoriser ces étapes dans notre développement comme des forces pour résoudre des problèmes.

Il faut raconter d’une autre manière notre problème, déconstruire le problème, et à la fin, on peut commencer à résoudre le problème. Il y a un cycle. La première phase, c’est celle de l’imagination, celle où je retransforme le monde, où j’ai intuitivement senti qu’il y avait un problème. Et là, il y a une régression: c’est l’intuition. Je sens qu’il y a quelque chose, qu’il faut que je l’explore. Il y a un moment où on perd pied, on est dans la noirceur, on se permet de faire les pires niaiseries. On va vouloir générer le plus d’idées possible, multiplier les regards possibles sur un problème et, dans un deuxième temps, ramener la pensée rigoureuse. À travers toutes ces idées folles, laquelle a du sens?

L’adulte doit élargir sa manière d’être, sa manière de travailler.

On n’a pas l’impression que les adultes sont valorisés lorsqu’ils agissent comme des enfants…
La grande majorité des adultes ont perdu cette capacité de jeu, parce qu’on est une société axée sur la performance, sur la capacité à prévoir les mauvais coups, à planifier des choses, à penser avec rigueur. La rationalité, ce n’est qu’une facette. Si on est trop là-dedans, c’est un problème.

Pour être créatif, il faut que je baisse la censure, il faut que je ramène cette capacité à jouer. Nous, les adultes, à cause de notre éducation, des valeurs de notre société, du jugement qu’on peut avoir par rapport au jeu, restons coincés dans notre carcan.

Bien souvent, les gens perçoivent l’art, dans la vie adulte, comme occupationnel, comme un travail. Ce qui fait que, dans nos écoles, si on a à couper quelque part, on coupe où? Dans les arts.

Il y a un problème dans l’enseignement des arts au primaire?
Il ne faut pas penser que tous les enseignants du primaire fonctionnent de cette manière-là, mais en général, les valeurs de la société font en sorte qu’on se dirige vers la pensée rationnelle
et rigoureuse.

Le problème, au primaire, c’est qu’on donne des tâches à des gens qui n’ont pas de formation en art, et qui vont penser qu’une sculpture, par exemple, doit être évaluée avec des critères de réussite bien/mal avec un «gagnant», alors que ça n’a rien à voir.

On met trop l’accent sur la pensée rationnelle et rigoureuse. Quand un enfant va proposer une vision différente d’une réponse ou tout simplement répondre «je ne sais pas» à la question, le professeur va soupirer ou les autres enfants vont dire : «T’es ben niaiseux; comment ça tu ne comprends pas?

Ça fait trois fois que tu poses la même question.» On apprend très vite à se taire, on apprend très vite à se conformer. Alors, on apprend à ne plus essayer
de voir les choses autrement.

Qu’est-ce qu’un adulte occupé peut faire pour explorer d’autres moyens d’expression?
Tout le monde est pris dans son travail, qui est souvent exigeant. Mais certains se réservent une heure par jour pour jouer, pour expérimenter. Ils ont créé dans leur appartement un espace pour la création. Juste pour traduire, sublimer, jouer avec les médiums.

En thérapie, on amène le client à réaliser que cet espace est essentiel, qu’il fait du bien. Déconnecter, on en a besoin, et on a besoin de cet espace de jeu.