05:30 2 avril 2021 | mise à jour le: 8 juin 2021 à 09:19 temps de lecture: 8 minutes

Le tourisme vaccinal, un phénomène en croissance

Le tourisme vaccinal, un phénomène en croissance
Photo: Marcelo Hernandez/Getty Images

Vous n’êtes plus capable d’attendre votre tour pour vous faire vacciner contre la COVID-19? Une nouvelle option, qui permet de recevoir le vaccin plus rapidement, connaît une popularité grandissante. Alors que des pays comme Israël, la Serbie et les Émirats arabes unis accélèrent leur processus de vaccination, certaines rumeurs se propagent, affirmant que les voyageurs étrangers pourront venir y recevoir leurs doses.

Malgré les restrictions par rapport aux déplacements internationaux et le fait que la plupart des vaccins disponibles dans un pays soient réservés aux résidents, de nombreuses agences de voyage ont commencé à offrir ce type de services.

L’agence norvégienne World Visitor, par exemple, a une nouvelle section appelée Impfreisen, en allemand, qui offre des escapades en Russie, vaccin contre la COVID-19 inclus. Les clients ont le choix entre différents forfaits qui comprennent tous les arrangements nécessaires pour recevoir le vaccin Sputnik V.

Les options commencent à 1400$US. Le forfait de base inclut deux séjours rapides, un pour chaque dose, en l’espace d’un mois. Pour le prix de 3500$US, les clients peuvent aussi profiter d’un séjour plus long de 22 jours dans une station thermale russe. Ils recevront leur première dose à leur arrivée et la deuxième avant leur départ. Au coût de 2100$US, ils peuvent choisir une troisième option: un voyage dans un spa turc avec des escales en Russie, où ils pourront se faire vacciner directement à l’aéroport, aménagé à cet effet.

«Je ne vois pas l’avantage de cette pratique, à part pour les voyageurs, sûrement des citoyens plus riches qui ont les moyens de se permettre ce voyage, en admettant qu’ils aient la permission de traverser les frontières», explique Alan Petersen, un professeur de sociologie à l’école des sciences sociales de l’université Monash en Australie.

«Cela pourrait désavantager les habitants de ces pays et renforcer les inégalités en matière de santé. Un problème courant avec les voyages effectués pour des raisons médicales est que les voyageurs pourraient potentiellement ramener avec eux des infections dans leur pays d’origine. Si le voyageur rencontre des difficultés quelconque, comme des effets néfastes sur leur système, il pourrait aussi avoir des problèmes avec ses assurances», ajoute le professeur.

C’est une des raisons pour lesquelles Amnistie Internationale a lancé la campagne intitulée Une dose d’équité: pour un accès universel aux vaccins anti-Covid-19. L’organisation demande aux compagnies pharmaceutiques de partager leurs connaissances et leur technologie pour maximiser le nombre de vaccins distribués partout dans le monde. Elle interpelle aussi les États à travailler ensemble, au lieu de s’engager dans du «nationalisme vaccinal», pour s’assurer que les plus vulnérables de tous les pays puissent accéder au vaccin le plus vite possible.

«Qui a accès au vaccin contre la COVID-19? Quand? À quel prix? Ce sont les questions les plus importantes auxquelles on fait face aujourd’hui, mais les réponses découlent des intérêts privés des États et des entreprises les plus puissants», a déclaré Stephen Cockburn, responsable de la justice économique et sociale chez Amnistie Internationale.

Mais cette pratique est-elle légale?

«Il pourrait y avoir des risques légaux pour les compagnies qui offrent ce genre de voyage», indique Petersen. «Légalement, le fait de se faire vacciner contre la COVID-19 dans un autre pays se trouve dans une zone grise, comme les autres formes de voyages en lien avec des procédures médicales. Il faut se demander si ces agences sont bien assurées et si leurs assurances accepteraient de les couvrir dans le cas où les choses tournent mal», ajoute-t-il.

«C’est clair que les villes d’accueil vont en tirer profit, puisque les touristes vont dépenser leur argent pendant leur visite à l’étranger, mais est-ce que les citoyens vont en bénéficier? Cette pratique pourrait devenir une mauvaise publicité pour ces endroits, donc être nuisible à long terme», conclut le professeur.

Question-réponse avec Marissa J. Levine, professeure de santé publique et de médecine familiale au Morsani College of Medicine, à l’Université de Floride du sud.

Q: Quels sont les pour et contre du tourisme vaccinal?

R: Dans un contexte normal, sans pandémie, la santé publique applaudirait toute initiative qui a pour but de vacciner le plus de gens possible contre des maladies. Au niveau individuel, il n’y a rien de mauvais à se rendre dans un autre pays pour recevoir ses doses de vaccin contre la COVID-19. Par contre, nous vivons actuellement dans un contexte de pandémie, ce qui signifie une épidémie mondiale de maladies transmissibles. Les pandémies ne se limitent pas aux frontières et seul un effort de vaccination global peut freiner la propagation du virus. Il faut donc concentrer les efforts sur un accès au vaccin équitable et universel. Le tourisme pour la vaccination nuit donc à toute cette mobilisation internationale et empire les inégalités déjà existantes en ce qui a trait à la santé. Dans cette optique, ceux qui ont les ressources ont plus de chance d’être vaccinés et moins enclins à promouvoir et à supporter une vaccination universelle et équitable.

Q: Est-ce risqué?

R: Cette pratique découle du fait que des compagnies et des individus tirent avantage de leur statut et de leurs privilèges pour faire des profits ou pour accéder au vaccin. Les individus prennent le risque de se faire frauder et les compagnies offrant le service peuvent être prises à détourner des ressources destinées au grand public, directement ou indirectement. Les particuliers et les compagnies doivent considérer un caveat emptor: que les clients aient le fardeau de la vigilance.

Q: Pouvez-vous nous expliquer quels sont les avantages pour les villes et les pays qui offrent de telles options?

R: L’avantage le plus évident pour ces endroits est l’attrait touristique que ça engendre, donc l’argent que ça peut apporter. Par contre, chaque jurisdiction a des lois et des règles qui encadrent qui peut se faire vacciner et cette pratique pourrait renverser ces efforts juridictionnels ou diminuer la confiance dans le processus mis en place.

«Plus on va prendre notre temps pour vacciner l’ensemble de la population mondiale, plus la pandémie va durer. Les efforts individuels et collectifs vont déterminer notre taux de succès. Je voudrais que chacun d’entre nous se rappelle que nous sommes des citoyens du monde et que chacun de nos gestes affecte ceux qui nous entourent. C’est le meilleur moment pour que nous travaillions ensemble et que nous convergions nos forces dans le but d’un monde protégé contre la COVID-19.» – Marissa J. Levine, professeure de santé publique et médecine familiale au Collège de médecine Morsanie, à l’Université de la Floride du Sud


Les désavantages du tourisme de vaccination sont plus forts que les avantages

Dr. Valorie Crooks, Chaire de recherche du Canada sur la prestation de soins de santé en fonction des régions, à l’Université Simon Fraser.

«En tant que chercheuse sur les dimensions éthiques et équitables du tourisme médical depuis plus d’une décennie, je trouve que cette pratique implique plus de désagréments que de conséquences positives. Les conséquences néfastes potentielles pour les voyageurs comprennent: recevoir un vaccin non-approuvé dans son pays d’origine, ne pas recevoir l’information adéquate par rapport au vaccin injecté, donc avoir de la difficulté à le faire enregistrer correctement de retour chez eux, ou même attraper le virus en route, ce qui nuirait à leur retour dans leur pays et annulerait toute couverture médicale des assurances voyage.

Les villes offrant ce service feraient face à de sérieuses questions d’éthique en choisissant entre leurs propres citoyens ou les voyageurs étrangers. Plusieurs pays cherchent à repartir leur industrie touristique de cette façon, mais les protocoles de quarantaine devront tout de même être appliqués. Les voyageurs ne pourront pas vraiment sortir pendant de longues périodes, alors plusieurs secteurs touristiques ne verront probablement pas beaucoup de bénéfices.

Les avantages évidents pour ces destinations cherchant à ouvrir le secteur du tourisme vaccinal sont les revenus qu’ils comptent toucher grâce aux visiteurs étrangers, l’économie touristique ayant été durement affectée dans la dernière année. À court terme, ça implique aussi l’ouverture de plusieurs emplois liés au tourisme.»

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