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06:30 28 août 2018 | mise à jour le: 28 août 2018 à 09:20 Temps de lecture: 6 minutes

ALENA: la position du Canada vue par un expert

ALENA: la position du Canada vue par un expert
Photo: Judi Bottoni/Associated PressJudi Bottoni / The Associated Press

Le président Donald Trump a annoncé lundi que les États-Unis et le Mexique ont conclu «une entente de principe» bilatérale pouvant mener à une révision de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), forçant Ottawa à agir d’urgence et à envoyer la ministre Chrystia Freeland à Washington. Plusieurs questions demeurent en vue d’une semaine cruciale de discussions. Que devrait prioriser l’administration Trudeau? À quoi s’attendre en vue des négociations canado-américaines? Pour y répondre, Métro s’est entretenu avec l’expert en politique du commerce international de l’Université McGill, Krzysztof Pelc. Né à Varsovie, mais ayant grandi au Québec, ce chercheur-auteur qui réside à Montréal depuis 2010 s’intéresse spécifiquement à la question d’exceptions légales à travers le monde.

Maintenant que le Canada devra retourner à la table de négociations, sur quoi le gouvernement devrait se concentrer dans la signature de l’accord? Quels aspects devrait-il prioriser auprès de l’administration Trump?
La priorité, c’est d’avoir un accord en premier lieu. Il faut comprendre que d’une part, le Canada a déjà gagné au sens où le dossier le plus contentieux, c’était celui entre les États-Unis et le Mexique, à propos de l’industrie automobile. Ça a été conclu, et c’est au bénéfice du Canada. La fameuse règle d’origine, qui veut qu’une automobile considérée comme venant de l’intérieur de l’ALENA soit produite en grande partie dans des usines où le salaire est d’un minimum de 16$US/h, elle a été réglée. Ça profite au Canada cet élément-là, il faut bien le voir. Or, c’est clair que l’administration Trump ne se gênera pas pour demander des concessions supplémentaires à Ottawa, et ça va sans doute avoir un lien avec le système de gestion de l’offre. Il va falloir décider si on en fait une concession additionnelle ou non.

Quel est le poids ou le pouvoir décisionnel du Canada, maintenant que les États-Unis et le Mexique sont ensemble parvenus à une entente?
Chose certaine, ça a changé. Le pouvoir de négociation du Canada est maintenant pas mal plus petit qu’il ne l’était il y a quelques mois. Avec le recul, on voit bien que c’est un fait accompli qu’on présente au Canada. Le gouvernement Trudeau n’a que très peu de temps pour se décider et répondre à l’offensive. Ce n’est pas assez, en fait, pour renégocier ce qui a été conclu, car il faut que ce soit fait avant la fin du mois, donc vendredi. Dans le cas inverse, le président mexicain n’aura pas le temps de signer l’accord avant le changement de mandat, qui aura lieu le 1er décembre au Mexique.

«Tout le monde comprend que ça urge. Ça veut dire que Chrystia Freeland, qui était hier déjà dans un avion vers Washington, aura littéralement quatre jours et demi pour décider de renégocier. C’est très peu pour faire autant, mais c’est nécessaire comme exercice.»
-Krzysztof Pelc

Pensez-vous que Donald Trump est sincère dans sa volonté de négocier avec le Canada et d’en faire une entente bénéfique pour les deux pays?
Je crois qu’il veut conclure un accord, oui absolument. Ce serait très mal vu d’aller de l’avant avec ce qu’il menace de faire et d’avoir un accord bilatéral plutôt que trilatéral. D’ailleurs, presque tous les membres de son propre parti appuient entièrement la présence du Canada dans l’accord. Le Mexique l’appuie aussi. Et tout le monde s’entend pour dire qu’il s’agit, de la part de [Donald] Trump, d’une menace peu crédible quand il parle d’exclure le Canada de l’accord. Notre pays est réellement un parti assez essentiel dans l’écosystème commercial nord-américain, donc ça ne ferait pas beaucoup de sens, même pour lui, d’essayer de l’exclure, surtout quand on parle de l’industrie automobile, par exemple. Cet écosystème fonctionne parce que le Canada en fait partie. Je pense que, oui, les menaces vont se faire entendre, mais selon moi, elles sont assez peu crédibles.

On sait que le nouvel accord va augmenter l’exigence de contenu régional pour les véhicules produits en Amérique du Nord, passant de 62,5% à près de 75%. Quel impact ça peut avoir sur le Canada et sur le Mexique?
Si la formule est bonne, ça pourrait profiter au Canada, au sens où ça ramène des emplois qui ont été envoyés au Mexique parce qu’ils étaient moins coûteux. Par contre, le calcul est assez délicat. En fait, si c’est trop difficile de remplir les conditions nécessaires, les producteurs automobiles vont se tourner vers les producteurs asiatiques pour importer des composantes moins chères et tout simplement payer le tarif externe, qui est de seulement 2,5%. Mais encore, on parle d’un processus très complexe administrativement parlant, afin de s’éviter un tel tarif. Au fond, le risque, c’est qu’un producteur automobile ne veuille pas devoir démontrer que 40% de cette automobile ait été produite dans une usine conforme. Sur ça, le Canada, de façon évidente, y perdrait. Surtout pour des compagnies comme Magna International, qui a 70 000 emplois dispersés à travers les trois pays, ce serait difficile. Il y a ce risque que les États-Unis aient demandé trop, et que les conditions soient trop élevées. Il faut voir aussi que le 62,5% était déjà le contenu régional le plus élevé de n’importe quel accord au monde, et on vient de l’élever jusqu’à 75%. C’est sans précédent.

Pourquoi Trump appelle-t-il carrément à l’abandon de l’ALENA? «J’aime à appeler cet accord, l’accord commercial États-Unis Mexique, je trouve que c’est un nom élégant, je pense que [l’ALENA] a des connotations très négatives pour les États-Unis», a-t-il dit.
Le président Trump dénonce l’accord de l’ALENA depuis trois ans, donc il serait assez mal vu de conclure un accord du nom de l’ALENA pour lui, même si franchement, ça aura assez peu de changements avec un nouveau nom. On peut très bien s’imaginer que Hilary Clinton, si elle avait gagné les élections, aurait négocié un accord qui ressemble beaucoup à celui-ci. C’est pour faire passer la pilule à sa base électorale que Donald Trump dénonce l’accord depuis trois ans, ce genre de branding étant très utile pour lui. Le Canada et le Mexique vont être sans doute très réceptifs à cette idée-là, parce que ça fait partie des négociations de faciliter à l’autre partie la ratification domestique. Si ça aide Trump à faire avaler l’accord à sa base électorale, c’est tant mieux, puisque c’est assez inoffensif et on s’entend pour dire que c’est un changement purement cosmétique.

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