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Haïti en fête

Photo: Collaboration spéciale

Cet été, les différentes communautés de Montréal convient la ville à célébrer avec elles leur culture. Métro a décidé de souligner leur apport à la vie de la métropole alors que débute le festival Haïti en folie, qui met à l’honneur l’héritage et la culture de la perle des Antilles.

Le Québec et Haïti ont grandi dans le même giron, soit celui de la colonisation française, à l’époque ou le premier s’appelait Nouvelle-France et le second, Saint-Domingue. Si la domination française au nord du 49e parallèle prit fin lors de la défaite de Montcalm sur les plaines d’Abraham en 1759, c’est dans la révolte et le sang que les esclaves de la perle des Antilles brisèrent leurs chaînes pour devenir, en 1801, la première colonie à arracher des mains de l’empire son indépendance.

C’est plus d’un siècle plus tard que les liens entre le Québec et Haïti se tissèrent, après que l’occupation américaine de l’île, qui prit fin en 1934, eut chassé les missionnaires français qui y œuvraient au profit des congrégations religieuses québécoises. Marjorie Villefranche, qui tient les rênes de la Maison d’Haïti depuis plus de 30 ans, se rappelle les journées d’école où elle écoutait sœur Cécile, une enseignante québécoise qui, comme beaucoup d’autres, offrait son savoir à la jeunesse haïtienne.

Première vague d’immigration
Arrive 1957 et, avec elle, le début du règne de terreur des Duvalier. L’élite intellectuelle haïtienne fuit en masse ce régime brutal. Le Québec, qui est sur le point de connaître sa révolution tranquille, accueille à bras ouverts ces réfugiés politiques. Leurs compétences, immédiatement reconnues par le gouvernement, enrichissent le Québec et contribuent à son émergence. Cette première vague d’immigration trouvera sa place dans les universités, les firmes d’ingénierie et les hôpitaux de la province.

Ces Haïtiens venaient au Québec pour «parer la pluie» en attendant que la situation politique s’améliore dans leur pays, a expliqué à Métro Mme Villefranche. La mort de Papa Doc en 1971 fait naître l’espoir de voir la démocratie reprendre ses droits en Haïti – une lueur vite éteinte par l’arrivée au pouvoir de son fils, qui se proclame vite président à vie et qui dirige l’île avec la même brutalité que son père, engendrant une deuxième vague d’immigration haïtienne qui, cette fois, trouvera une terre d’accueil à l’image de son hiver : glaciale.

«Ces immigrants vivaient dans une grande précarité, souligne Mme Villefranche. Issus de la ruralité, ils méconnaissaient le français et étaient en proie au chômage, à la surjudiciarisation et au racisme.»

Si les Haïtiens de la deuxième vague se dirigent vers le quartier Saint-Michel dans les années 1970, ce n’est pas nécessairement par choix, explique-t-elle. «Les propriétaires italiens qui y vivaient acceptaient de leur louer un logement, ce qui était loin d’être le cas ailleurs!» se rappelle Mme Villefranche.

«Je suis toujours étonnée de vivre dans une ville qui fleurit ses rues pour moi.» –Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti, à propos des initiatives mises en place par Montréal

Deux fléaux frappent le monde au tournant des années 1980 : une crise économique et le sida. La première ronge la communauté haïtienne par le chômage, le second par la maladie. Travaillant pour la plupart dans des manufactures qui ferment leurs portes, les immigrants de la deuxième vague connaissent l’inactivité, en plus d’être particulièrement touchés par ce nouveau mal qui tue à petit feu ceux qui en sont atteints.

Les rumeurs les plus folles circulent alors : Haïti serait le berceau de cette calamité incurable, et la Croix-Rouge, en 1983, distribue un dépliant décourageant les Haïtiens de donner du sang. Après une décennie de discrimination, «c’est le clou qui a fermé le cercueil», se souvient Mme Villefranche. S’ajoute à cela une guerre ouverte entre les gangs de rue qui vient encore ternir l’image de la communauté.

La communauté haïtienne du Québec, aujourd’hui forte de 150 000 personnes majoritairement établies à Montréal, voit des perspectives plus radieuses s’ouvrir devant elle. Le quartier dans lequel elle s’est enracinée, longtemps mal aimé, connaît un essor à l’aube du 375e anniversaire de fondation de la métropole. L’ancienne décharge à déchets contre laquelle le Cirque du Soleil a adossé son siège social est en voie de devenir un des plus beaux parcs de la ville, après 30 ans de pression de la communauté. La Maison d’Haïti, carrefour et âme des Haïtiens de Montréal, déménagera bientôt dans un nouvel édifice. Et les rapports qui unissent la communauté et les Québécois, s’ils ont été tumultueux par le passé, ont guéri devant la catastrophe. Au lendemain du séisme qui a dévasté l’île en 2010, l’élan de solidarité manifesté par les gens d’ici envers la perle des Antilles a ému l’ensemble des Haïtiens d’ici.

«J’y ai vu deux peuples main dans la main, travailler ensemble pour soulager la misère de mon peuple», se souvient Mme Villefranche. L’amitié qui unit Montréal et Haïti est maintenant à l’image de Dany Laferrière, un des plus imposants écrivains qu’aient offert au monde ces deux terres : immortelle.

Favoriser l’harmonie

Fabienne Colas le dit : elle est l’épouse de deux îles. «Je suis Haïtienne de naissance, mais Montréalaise de choix.» C’est elle qui, depuis 10 ans, regarde grandir Haïti en folie – et les artistes que le festival propulse jusqu’aux plus grandes scènes internationales. C’est d’ailleurs là sa plus grande fierté : «J’ai vu tous ces artistes faire leurs premiers pas avec nous et s’illustrer, plus tard, aux quatre coins de la planète.» Le musicien Wesli, par exemple, et l’écrivain Dany Laferrière demeurent des fidèles de l’événement, malgré l’envol de leurs carrières.

Pour Mme Colas, Haïti en folie est un cadeau, autant pour son île natale que pour celle qu’elle a adoptée. «J’aime amener la culture d’Haïti ici, pour favoriser l’harmonie et vaincre la peur» que suscite parfois l’arrivée de personnes d’autres horizons dans une ville.

Et c’est un tout nouveau visage d’Haïti qu’elle propose de faire découvrir, année après année. «Le seul spectacle payant sera celui des Monologues du vagin à la sauce créole», un texte qui porte une parole de femme venue d’un pays où les tabous demeurent encore nombreux.

Et pourquoi Montréal? «[La ville] a quelque chose sur quoi on n’arrive pas à poser le doigt. Montréal est un peu parisien, un peu new-yorkaise, un peu caribéen. Ce qui la rend magnifique, poursuit Mme Colas, c’est cet ingrédient secret qui lui est propre : l’harmonie.»

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