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Dérèglements politiques: Chroniques d’une époque sombre

Photo: Josie Desmarais/Métro

Avocat, auteur et politologue, Frédéric Bérard publie Dérèglements politiques, qui rassemble en version bonifiée ses chroniques parues dans Métro et dans le magazine français Le Point. Une occasion de revenir sur son analyse plutôt pessimiste de notre culture politique et sur les aléas du métier de chroniqueur.

Démagogie, politique spectacle, hypocrisie, intolérance, atteintes aux libertés civiles, mépris des institutions: la liste des maux politiques relevés par Frédéric Bérard au fil de ses chroniques a de quoi décourager le plus vaillant des optimistes.

Un livre «dur» selon ses propres mots, mais certainement nécessaire.

En vous lisant, on a l’impression que le populisme incarné par les Donald Trump et Doug Ford de ce monde est le plus grand péril auquel font face nos sociétés actuellement.
Est-ce vraiment le cas?
Je pense que oui. Du populisme découle un paquet de problèmes. C’est le dénominateur commun. Quand on adopte une posture populiste, tous les enjeux réels sont évacués. Les «ticouneries» prennent la place, comme la bière à 1$ de Doug Ford… La question environnementale est LA question la plus importante à mon avis à l’heure actuelle. Mais qui en parle? Autre conséquence du populisme: la violation des droits fondamentaux. Lorsqu’on adopte une posture populiste, les droits, on s’en fout. Les chartes? Une affaire d’avocats! Les minorités? Même chose. Le problème, c’est que c’est devenu une recette. Être populiste, ce n’est pas la fin du monde, mais lorsque ce sont les politiciens qui adoptent et imposent cette culture, ça fait en sorte que le livre de recettes est écrit pour ceux qui vont suivre.

Est-ce qu’on peut renverser cette tendance?
J’ai peur que non. Comment va-t-on faire pour remettre le dentifrice dans le tube? Parce que la recette est maintenant connue: les fake news, taper sur le dos des minorités, raconter à peu près n’importe quoi, utiliser les médias sociaux à outrance. Une fois qu’on va arriver à freiner ça, sera-t-il simplement trop tard? On n’a pas beaucoup de temps pour régler la question environnementale. Cependant, lorsqu’on regarde [Doug] Ford, [Donald] Trump, [Justin] Trudeau qui achète des pipelines, [François] Legault qui n’a même pas le mot «environnement» dans son programme et qui gagne avec 74 députés… c’est décourageant. Cela dit, je tape sur les populistes de droite qui, à mon avis, sont les pires, mais il existe aussi des populistes de gauche, que je tolère mieux, parce que, en toute transparence, ils défendent des idéaux que j’aime bien. Mais ça reste du populisme.

«Trump me fait peur, mais l’après-Trump me fait encore plus peur.» –Frédéric Bérard, à propos de l’impact à long terme que pourrait avoir le 45e président sur la culture politique aux États-Unis et en Occident.

Dans le contexte actuel, est-ce que vous vous considérez comme un orphelin politique?
Absolument. On m’accuse d’être un pro-PQ, un libéral multiculturaliste, un partisan de QS… mais pour moi, aller voter, c’est vraiment une grosse job. Du fait de la politique spectacle, du populisme, du clientélisme, les projets de société sont évacués du débat. Je pense qu’on est dans une très, très mauvaise passe en ce moment. Je suis orphelin, mais ça me permet d’être équitable dans les claques que je distribue. Je n’ai pas d’affiliation politique à défendre. Je défends des positions comme la protection des minorités et les libertés fondamentales.

Autre thème que vous avez abordé largement durant vos années à Métro: l’interminable débat sur l’identité. On semble incapable d’en sortir. Pourquoi?
Je suis tanné. Je ne suis plus capable. (Rires) Je ne dis pas que c’est malsain d’avoir un débat sur l’identité au Québec. Mais à un moment donné, il faut en revenir. C’est devenu ridicule. Celui qui me trouve un turban dans la fonction publique, je vais lui livrer une caisse de champagne. On dit qu’il faut être prudent. Prudent pour quoi? Que peut-il arriver? Qu’est-ce qui va arriver si à la SAAQ tu es servi par un employé qui porte le turban? Rien. Il va te donner ton permis et ça finit là! Mais je comprends les craintes des gens. On leur matraque la même chose depuis 10 ans dans les médias. Pas juste au Québec, mais partout en Occident. On fait des amalgames de fou: l’islam, la charia, les accommodements raisonnables, etc. Je ne blâme pas la population, mais je blâme les médias qui alimentent cette crainte-là.

Une certaine frange des médias carbure justement à la controverse. En tant que chroniqueur au style flamboyant, est-ce que vous n’alimentez pas ce cycle?
Oui, j’ai une responsabilité, en partie. J’essaie de brasser les affaires, mais j’essaie de le faire avec un certain contenu, que j’aie tort ou raison. Je ne vais pas attaquer un politicien pour le plaisir de l’attaquer, mais l’attaquer s’il ment ou s’il s’en va sur l’autoroute de la «ticounerie», je vais le faire. J’essaie de proposer un contenu de fond, mais si je veux faire une chronique sur l’environnement, par exemple, je veux qu’elle soit lue, qu’elle attire l’attention. C’est pour ça que je l’écris. Le jour où plus personne ne me lit, je n’ai plus de job, je ne sers à rien, je n’existe plus. C’est un jeu d’équilibre vraiment difficile. Lorsque j’ai commencé à «chroniquer» il y a quelques années, je m’étais fait une promesse à moi-même: le jour où j’écris quelque chose que je ne pense pas à 100%, je débarque. Je suis assez fier de moi là-dessus, j’ai tenu parole. Oui, ça m’attire du trouble, mais je n’écris qu’à cette condition.

Vous prenez le temps de répondre à vos lecteurs par le biais de vidéos ou même parfois directement sur Facebook. Pourquoi?
C’est important de créer des ponts entre le citoyen et le média. Une partie importante de la population se dit: «Les médias font partie de l’establishment, sont manipulés, sont manipulables.» Une espèce de théorie du complot permanente. Toutefois, lorsqu’on répond à ces gens-là, souvent, on remarque une réaction plutôt positive. Quand j’ai démarré mes chroniques, il y avait une partie importante de gens qui me rentraient systématiquement dedans de façon acerbe. Je leur ai répondu et, tout à coup, c’était mieux. On est toujours en désaccord, mais on a créé un dialogue. Ces gens sont vraiment à l’opposé de ce que je défends, mais on est capables d’avoir des débats intelligents. Ces ponts sont essentiels dans une démocratie.

Dérèglements politiques, publié Aux éditions Somme Toute, est en librairie le 30 octobre.

Lancement le 29 octobre au Saint-Houblon Côte-des-Neiges (5414, avenue Gatineau)

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