National

Les ministres encensent Gerald Butts; l’opposition passe à l’attaque en Chambre

Les ministres encensent Gerald Butts; l’opposition passe à l’attaque en Chambre
Photo: THE CANADIAN PRESSGerald Butts, le secrétaire principal de Justin Trudeau.

OTTAWA — L’ex-ministre Jody Wilson-Raybould, qui est au coeur de la tempête SNC-Lavalin dans laquelle est empêtré le gouvernement Trudeau, a été invitée à témoigner au comité qui se penche sur les allégations d’ingérence politique du bureau du premier ministre.

«Nous aimerions entendre clairement Mme Wilson-Raybould. Sa participation est très importante», a déclaré le député libéral Randy Boissonnault à l’issue d’une réunion qui s’est déroulée à huis clos, mardi.

L’élu n’a pas précisé s’il voudrait que la comparution ait lieu une fois que l’enjeu du secret avocat-client sera réglé. «Nous avons fait ce qui était possible pour le comité. Nous savons que le premier ministre a demandé au procureur général de regarder cette question», a-t-il offert.

Car c’est bien ce qui inquiète l’opposition — dans son rôle de procureure générale, Jody Wilson-Raybould était l’avocate du gouvernement, et compte tenu du secret professionnel, elle est limitée dans les propos qu’elle peut exprimer publiquement.

«On veut avoir une discussion qui va plus loin que « Je ne peux répondre à cela, je ne peux répondre à cela, je suis liée par le secret avocat-client »», a plaidé la députée conservatrice Lisa Raitt en sortant de la salle de comité.

Le nouveau ministre de la Justice et procureur général, David Lametti, a indiqué pendant la période des questions que le premier ministre lui avait demandé un avis juridique sur la question. «Je donnerai un avis juridique au moment opportun», s’est-il contenté d’offrir.

Le conservateur Pierre Paul-Hus l’a enjoint à traiter la chose urgemment: «Dépêche-toi! Trouve la réponse au plus sacrant (…) On doit avoir Mme Wilson-Raybould au comité en mesure de parler», a-t-il lâché au sortir de la rencontre du comité.

La députée de Vancouver-Granville a dit au réseau CBC qu’elle accepterait l’invitation du comité. «J’y serai», a-t-elle assuré, précisant que ses interventions seraient guidées par les conseils de celui qu’elle a retenu à cette fin — l’ex-juge de la Cour suprême Thomas Cromwell.

La semaine dernière, les libéraux du comité avaient manoeuvré pour bloquer l’adoption d’une motion des députés de l’opposition qui demandait la comparution de neuf personnes, dont l’ex-ministre Wilson-Raybould, ainsi que celle d’autres employés de Justin Trudeau.

Ils ont jeté du lest, mardi. Mais ils ne sont pas allés jusqu’à inclure dans la liste les proches collaborateurs de Justin Trudeau, dont sa chef de cabinet Katie Telford, son conseiller Mathieu Bouchard, ou encore son ex-secrétaire principal Gerald Butts, au grand dam de l’opposition.

Apparition surprise

Ce nouveau développement dans l’affaire SNC-Lavalin est survenu quelques heures après que Mme Wilson-Raybould eut causé la surprise en émergeant de la section de l’édifice de l’Ouest où Justin Trudeau et ses ministres se réunissent hebdomadairement.

À sa sortie, elle s’est brièvement adressée aux médias — chose qu’elle ne faisait que très rarement à l’époque où elle était ministre.

«Je consulte toujours mon conseiller juridique, ce que je pense que les gens comprennent, ou devraient comprendre, sur les règles et les lois sur le privilège, sur la confidentialité, sur ma responsabilité en tant que membre du Parlement», a-t-elle déclaré.

«Mes responsabilités éthiques et professionnelles en tant qu’avocate sont multiples et incroyablement compliquées, alors je travaille toujours avec mon avocat», a ajouté l’ex-ministre de la Justice et procureure générale avant de s’engouffrer dans un ascenseur.

Une fois à l’intérieur, elle a pris la peine de mentionner qu’elle était toujours membre du caucus libéral quand la question lui a été posée.

Le premier ministre Trudeau a expliqué l’étonnante présence de son ancienne ministre — qui a claqué la porte du cabinet la semaine dernière dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin — à cette réunion qui s’est étirée sur environ quatre heures.

«Mme Wilson-Raybould a demandé de venir parler au cabinet, et on l’a invitée (à) venir. Mais évidemment, ce qui est discuté au cabinet demeure une confidence du cabinet», a-t-il spécifié avant de s’engouffrer dans la Chambre des communes pour la période des questions.

Dans les banquettes conservatrices, on a consacré une bonne partie de cette séance à accuser les libéraux de museler l’élue de la Colombie-Britannique, en la dépeignant comme une victime dans toute cette histoire.

Selon son ami et collègue député britanno-colombien, Jonathan Wilkinson, rien n’est plus éloigné de la réalité. 

«Je pense que Jody ne se poserait jamais en victime. C’est quelqu’un qui dit ce qu’elle pense, et qui est très à l’aise de le faire — et c’est l’une des choses que nous aimons tous chez elle», a assuré le ministre des Pêches en mêlée de presse.

Butts éclipsé

L’étonnante apparition de l’ex-ministre a en quelque sorte eu comme effet de reléguer au second plan l’autre grosse histoire qui agite la colline: la fracassante démission du secrétaire principal de Justin Trudeau, l’influent Gerald Butts.

En matinée, c’était pourtant ce départ qui alimentait les discussions de couloir. Et les ministres prêts à se livrer n’avaient que de bons mots pour Gerald Butts.

Plusieurs membres du cabinet ont cependant préféré passer tout droit devant le barrage de journalistes à la porte de la réunion du conseil des ministres.

Justin Trudeau faisait partie du groupe qui a gardé le silence.

«Gerry est un ami. Il a fait beaucoup, beaucoup, pour le Canada, pour notre gouvernement», a insisté la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

«On est (…) surtout reconnaissant du travail qu’il a fait», a renchéri Jean-Yves Duclos, ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social.

Et comme la question revenait souvent — pourquoi a-t-il démissionné s’il n’a rien fait? — le ministre des Finances a tenté une réponse. «Il a décidé que c’est important de protéger sa réputation et à mon avis, c’est une bonne décision», a dit Bill Morneau.

Le proche conseiller de Justin Trudeau a annoncé lundi qu’il quittait ses fonctions en niant «catégoriquement» avoir exercé des pressions sur l’ex-ministre de la Justice pour qu’elle évite un procès pour fraude et corruption à SNC-Lavalin.

Quelques jours auparavant, Jody Wilson-Raybould avait claqué la porte du cabinet. Elle avait été rétrogradée à la mi-janvier lors d’un remaniement, étant mutée au poste de ministre des Anciens Combattants.

Enquête publique demandée

Pendant ce temps, à la Chambre des communes, l’opposition affûtait ses couteaux.

Le Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique et le Bloc québécois ont fait front commun pour réclamer une enquête publique sur l’affaire SNC-Lavalin, à l’origine de la démission du bras droit du premier ministre.

Comme les néo-démocrates avaient le contrôle du sujet du débat, mardi, ils ont déposé une motion demandant à Justin Trudeau de renoncer au secret professionnel et exhortant le gouvernement à lancer une enquête publique sur l’affaire SNC-Lavalin.

«Les Canadiens méritent des réponses crédibles», a lancé le député Charlie Angus dès l’ouverture du débat.

Leur démarche sera appuyée par les conservateurs, a confirmé le chef Andrew Scheer. Les bloquistes aussi voteront en faveur de la motion qui devrait être mise aux voix mercredi après-midi.

Il reste à voir ce que feront les députés du Parti libéral, qui disposent d’une majorité aux Communes et peuvent donc aisément bloquer l’adoption de la motion.

D’ailleurs, dans les rangs libéraux, on a abondamment signalé que le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, avait déjà accepté de déclencher une investigation.

Le ministre de l’Infrastructure et des Collectivités, François-Philippe Champagne, a été de ceux-là, assurant que tous voulaient «faire la lumière sur les derniers événements», mais en faisant référence à cet examen par le commissaire à l’éthique.

Sénat: les conservateurs s’activent

Au Sénat, où les travaux reprenaient mardi, les sénateurs conservateurs ont signalé qu’ils voulaient aussi s’en mêler.

Le leader de l’opposition officielle, le sénateur Larry Smith, a déposé mardi un préavis de motion visant à permettre à un comité sénatorial de faire enquête sur l’affaire SNC-Lavalin.

La motion devrait être débattue mercredi ou jeudi.

Mélanie Marquis, La Presse canadienne