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«Plus que de la rage»: un Canado-Haïtien a contribué au soulèvement du pays

«Plus que de la rage»: un Canado-Haïtien a contribué au soulèvement du pays
Gilbert Mibrambeau Jr. is seen in this undated handout photo. In a photo posted to Twitter last summer, Gilbert Mirambeau Jr. sits on a couch in Montreal, wearing a blindfold and holding up a handwritten cardboard sign written in Creole that reads: "Where is the PetroCaribe money?" The now-viral photo, posted on Aug. 14 to commemorate the date of a 1791 slave uprising, served as a catalyst for a series of massive street protests that are fuelled by social media and frustration over the rising cost of living and the alleged disappearance of billions of dollars from an oil subsidy program intended to help the impoverished Haitian people. THE CANADIAN PRESS/HO, Gilbert Mibrambeau Jr. *MANDATORY CREDIT*

MONTRÉAL — Sur une photo publiée sur Twitter l’été dernier, on peut voir Gilbert Mirambeau, les yeux bandés, assis sur un divan à Montréal. Dans ses mains, il tient une affiche en carton portant un message manuscrit en créole qui dit: «Où est l’argent de PetroCaribe?»

La photo devenue virale, diffusée le 14 août pour commémorer le soulèvement d’esclaves de 1791, a servi de catalyseur à une série de manifestations qui ont secoué le pays des Caraïbes. Alimentées par les médias sociaux, les manifestations ont révélé l’ampleur de la colère suscitée par la hausse du coût de la vie et la prétendue disparition de milliards de dollars du fonds PetroCaribe – un programme de subvention du pétrole destiné à aider le peuple haïtien défavorisé.

Le cinéaste canado-haïtien qui partage son temps entre les deux pays a expliqué qu’il se trouvait au Canada, l’été dernier, quand il est devenu fasciné par le débat sur les médias sociaux concernant la prétendue mauvaise gestion du fonds PetroCaribe. Selon cette entente qui remonte à 2005, le Venezuela devait fournir de pétrole aux pays des Caraïbes en vertu d’une entente de financement à long terme et à faible taux d’intérêt.

Les économies réalisées sur le pétrole devaient servir à financer des programmes économiques et sociaux, mais selon M. Mirambeau et de nombreux Haïtiens, l’argent aurait disparu dans les poches des représentants du gouvernement, qui auraient tout dépensé en produits de luxe, s’offrant de grands manoirs et de belles voitures.

«J’étais témoin de cela et je n’ai pas pu dormir de toute la nuit, a raconté Gilbert Mirambeau, qui a mis un bandeau sur ses yeux pour symboliser la justice. Je me devais de jouer mon rôle, dans un sens.»

M. Mirambeau, âgé de 35 ans, précise que son message a été publié environ un mois après que les hausses de prix du gouvernement, en juillet 2018, eurent déclenché des émeutes au sein d’une population qui avait déjà du mal à se procurer des produits de première nécessité. Il a été partagé par un rappeur et acteur populaire, et de nombreux Haïtiens ont rapidement adhéré au mouvement en adoptant le mot-clic «#petrocaribechallenge».

Mirambeau s’est retrouvé au coeur d’une coalition informelle de leaders et de militants impliqués dans l’organisation d’une série de manifestations, chacune prévue pour se dérouler à une date marquante dans l’histoire d’Haïti. Depuis l’année dernière, des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour dénoncer la corruption et exiger la démission du président Jovenel Moïse.

«Les réseaux sociaux ont joué un rôle important, car on pouvait pointer du doigt les sénateurs, les députés, les représentants de l’État, et tout ça directement sous leurs yeux», a-t-il décrit.

Les récents soulèvements, qui ont débuté le 7 février, ont poussé le gouvernement canadien à émettre un avertissement aux voyageurs pour Haïti. Plus d’une centaine de Canadiens ont dû être héliportés jusqu’à l’aéroport, la semaine dernière, pour éviter les blocages le long des autoroutes, où des manifestants armés ont lancé des pierres, tiré des coups de feu et incendié des pneus au cours de manifestations parfois violentes.

De l’avis de Gilbert Mirambeau, les actes de violence sont l’affaire de membres de gangs qui ont infiltré le mouvement essentiellement pacifique. «Le mouvement n’est pas violent, assure-t-il. Il y avait un million de personnes dans la rue, elles auraient pu tout détruire, mais elles n’étaient pas violentes.»

Il considère que les Haïtiens en ont marre après des années de corruption alléguée de la part des autorités, qui auraient largement mal géré l’argent de PetroCaribe et les milliards de dollars destinés à aider le pays à se relever du séisme de 2010.

«Ce qu’on ressent est plus profond que de la rage, confie-t-il. C’est un apartheid social. Vous avez le gouvernement, à côté, qui fait de l’argent avec nos impôts et notre argent.»

Une enquête du Sénat haïtien a avancé qu’au moins 14 anciens responsables du gouvernement de l’ex-président Michel Martelly auraient participé à un détournement de fonds, mais personne n’a été inculpé. La semaine dernière, le premier ministre Jean-Henry Ceant, a promis d’approfondir l’enquête sur les 3,8 milliards de dollars du fonds PetroCaribe qui auraient été dépensés. Il s’agit de l’une des nombreuses mesures destinées à apaiser les manifestants.

Jean-Claude Icart, chercheur au sein de l’organisme de soutien Concertation pour Haïti, installé au Québec, croit aussi que le message publié sur Twitter par M. Mirambeau a contribué à mobiliser les manifestants. Les tensions semblent s’être néanmoins atténuées depuis le discours du premier ministre.

Pour faire cesser les manifestations, M. Icart est d’avis que le gouvernement va devoir prendre des mesures concrètes pour améliorer les conditions de vie et réduire l’insécurité alimentaire.

«La misère est en train de devenir insupportable et quand les gens perdent espoir on ne sait pas ce qu’ils peuvent faire», a-t-il prévenu lors d’un entretien téléphonique.

De son côté, Gilbert Mirambeau maintient que les manifestations vont se poursuivre jusqu’à ce que ceux qui ont pillé le fonds PetroCaribe soient jugés et condamnés. Il n’a pas l’intention de se porter candidat aux élections, mais il espère que sa génération fournira de nouveaux leaders en vue des prochaines élections afin de réformer le gouvernement et éventuellement, la constitution haïtienne.

«Cela doit commencer par nous, a-t-il dit. Nous sommes le changement.»

Morgan Lowrie, La Presse canadienne