National

L’aide fédérale aux médias d’information fait l’objet de certaines critiques

L’aide fédérale aux médias d’information fait l’objet de certaines critiques
Finance Minister Bill Morneau receives a standing ovation from members as he delivers the federal budget in the House of Commons in Ottawa, Tuesday March 19, 2019. THE CANADIAN PRESS/Sean Kilpatrick

OTTAWA — Des inquiétudes ont été soulevées au sujet de l’aide fédérale promise aux journaux dans le budget déposé mardi.

Le secteur des médias attendait avec impatience la mise à jour des nouveaux crédits d’impôt et incitatifs, d’une valeur de 595 millions $ sur cinq ans, dévoilés à l’automne afin de soutenir le secteur des médias en difficulté.

Selon les critères d’admissibilité, les fonds iraient aux entreprises principalement impliquées dans la production de contenu d’information original, l’accent étant mis sur la couverture des institutions et des processus démocratiques.

Le gouvernement formera un comité d’experts indépendants provenant du secteur du journalisme canadien dont le rôle sera de lui formuler des recommandations quant aux critères d’admissibilité. Selon le ministre fédéral du Patrimoine, Pablo Rodriguez, ce comité indépendant est essentiel afin de s’assurer que le gouvernement n’ait pas un rôle déterminant pour décider qui aura droit à l’aide financière.

«Nous devons protéger l’indépendance journalistique et c’est pourquoi un groupe d’experts indépendants définira l’admissibilité à ces nouveaux investissements, a-t-il fait valoir à La Presse canadienne. Nous allons à la racine du problème et adoptons des mesures concrètes pour soutenir les journaux canadiens, les grands comme les petits.»

Mais des observateurs critiquent l’idée du gouvernement de vouloir soutenir en priorité les médias écrits.

Les crédits d’impôt proposés dans le budget visant à aider les médias à couvrir jusqu’à 25 pour cent de leurs coûts ne sont réservés qu’aux «organisations journalistiques canadiennes admissibles» et non aux entreprises de radiodiffusion.

«La presse écrite canadienne a été la plus touchée, car elle a perdu la moitié de ses emplois depuis 2010», a souligné M. Rodriguez.

L’Association canadienne des radiodiffuseurs juge cela injuste.

«Si le gouvernement est vraiment déterminé à reconnaître le rôle essentiel que jouent les médias pour aider les citoyens à prendre des décisions éclairées, il doit trouver le moyen d’inclure les médias à la radio et à la télévision dans ce régime de crédits d’impôt», a déclaré la présidente du conseil de l’association, Lenore Gibson, dans un communiqué.

Les éditeurs de magazines ne seraient pas non plus admissibles aux crédits d’impôt s’ils reçoivent déjà une aide du Fonds canadien pour les périodiques.

Le Syndicat des communications d’Amérique (SCA) a accueilli favorablement les mesures budgétaires, mais craint que les règles ne permettent à un géant comme Postmedia Network Inc. d’en bénéficier sans que cela aide nécessairement le journalisme.

«Il est important pour nous de savoir qu’il y aura des règles pour garantir qu’une compagnie comme Postmedia ne puisse simplement prendre des millions de dollars en crédits d’impôt visant les travailleurs pour les acheminer vers les créanciers qui contrôlent la compagnie, ou pour verser d’énormes salaires et primes aux dirigeants», a fait valoir le président du SCA Canada, Martin O’Hanlon, par voie de communiqué.

Le SCA représente notamment les journalistes de la chaîne Postmedia à Ottawa, Regina et à Montréal, de la CBC et de La Presse canadienne.

Pour être admissible, une société publique doit être cotée en bourse au Canada et ne doit pas être contrôlée par des citoyens étrangers; dans le cas d’une société privée, elle doit être détenue dans une proportion d’au moins 75 pour cent par des citoyens canadiens ou par une société publique canadienne.

La chaîne Postmedia, qui publie des dizaines de publications — hebdomadaires et quotidiens, y compris le National Post — ainsi que plusieurs sites Web et magazines, est une société cotée en bourse. Son président exécutif, Paul Godfrey, a plaidé avec force pour que le gouvernement soutienne le secteur de l’information dans le pays et a qualifié le programme de crédit d’impôt «de tournant dans le sort des journaux» lorsqu’il avait été annoncé à l’automne.

Une porte-parole de Postmedia a déclaré que les directives dévoilées par le gouvernement Trudeau jusqu’à présent permettraient à l’entreprise d’être admissible au crédit d’impôt sur le travail, mais a ajouté qu’il était trop tôt pour en être certain.

News Media Canada, qui représente 800 publications à travers le Canada, a également déclaré vendredi qu’il n’était pas clair si les plus grandes entreprises médiatiques du pays étaient admissibles aux crédits d’impôt. Un porte-parole a toutefois déclaré que certains journaux communautaires avaient déjà annoncé leur intention d’engager davantage de journalistes sur la base des informations fournies dans le budget de mardi.

April Lindgren, qui dirige le projet de recherche sur l’actualité locale à l’Université Ryerson, s’est demandé si, grâce à ces mesures, davantage de journalistes seraient embauchés pour couvrir les actualités locales.

«Je ne pense pas que cela va susciter toute une série de nouvelles embauches de journalistes», a-t-elle déploré.

Selon Chris Waddell, professeur à l’école de journalisme de l’Université Carleton, une grande partie de l’aide sera versée aux acteurs traditionnels éprouvant des difficultés. Lui-même remet en question la logique derrière ce changement.

«Nous sommes dans une situation où, en fait, le gouvernement subventionne les personnes les moins susceptibles de réussir dans le format actuel, a-t-il soutenu. Ma question est: pourquoi? À quelle fin?»

Selon les dernières données de suivi de Ryerson, publiées le mois dernier, près de 270 journaux locaux ont fermé ou fusionnés dans 194 municipalités canadiennes depuis 2008. Au cours de la même période, il s’est créé 108 entreprises nouvelles dans 78 communautés.

Le budget prévoit aussi des crédits d’impôt de 15 pour cent sur les montants que paient les particuliers pour les abonnements aux services d’information numériques admissibles, ce qui permettra aux Canadiens de demander jusqu’à 500 $ en frais d’abonnements numériques admissibles au cours d’une année d’imposition, pour un crédit d’impôt d’une valeur maximale de 75 $ par année. Toutefois, ce crédit ne sera disponible qu’en 2020, après les prochaines élections fédérales.

Un tel crédit d’impôt est voué à l’échec parce qu’il y a énormément de contenu gratuit en ligne et que le public ne peut faire la différence entre les informations sur la qualité et les produits, a déclaré M. Waddell.

«Les gens ne refusent pas d’acheter des abonnements en ligne parce qu’ils coûtent 15 dollars par mois au lieu de 13 dollars par mois, a-t-il déclaré. Ils refusent d’acheter parce qu’ils voient que la solution de rechange coûte zéro dollar par mois.»

Terry Pedwell, La Presse canadienne