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Les origines des rassemblements des tam-tams du mont Royal font débats

Les origines des rassemblements des tam-tams du mont Royal font débats
Photo: Métro/Archives

MONTRÉAL — Encore cette année, chaque dimanche matin, et ce, jusqu’au coucher du soleil, le mont Royal est l’hôte des célèbres tam-tams qui réunissent des centaines de fervents et de curieux. Mais le mystère persiste sur l’origine de ce rendez-vous dominicale.

Il existe plusieurs versions des débuts des tam-tams. Selon l’une d’elles, le rassemblement populaire célèbre cette année ses 40 ans. La Presse canadienne a donc tenté de faire la lumière sur les origines de cet incontournable de la vie culturelle de la métropole.

Un atelier de percussionnistes

À l’été 1979, Don Hill, un musicien de rue aujourd’hui décédé, parcourt les rues du centre-ville en placardant des affiches pour annoncer le «Hundred Drummer’s Workshop». L’homme originaire de Détroit recherche cent joueurs de djembé pour organiser un «drum-circle» (cercle de tambours) sur le mont Royal. Don Hill parvint à réunir une soixantaine de percussionnistes et l’événement attire les foules.

Le «Hundred Drummer’s Workshop» serait à l’origine de l’une des manifestations culturelles les plus colorées et emblématique de Montréal, ont soutenu certains témoins de l’époque à l’ethnologue Monique Provost dans le cadre de sa thèse de doctorat sur l’histoire des djembés au Québec.

En entrevue à La Presse canadienne, l’ethnologue a précisé que la montagne était déjà un lieu «d’échanges interculturels du tambour pour les érudits» peu avant le début de ces rassemblements. 

«À l’époque, il y avait déjà des attroupements de musiciens sur le mont Royal. Des gens comme Don Hill et Michel Séguin — membre fondateur du célèbre Ville Émard Blues Band — fréquentaient la montagne pour échanger des connaissances et pratiquer. Mais Don Hill avait la fantaisie de faire des grands rassemblements de tambours comme ce qui se passait aux États-Unis. Comme il était Américain, il voulait reproduire ça ici.»

Le musicien professionnel Daniel Bellegarde faisait partie des premiers percussionnistes à venir aux rendez-vous dominicaux sur le mont Royal.

«C’est Don Hill qui est le premier à avoir organisé les ‘drum-circles’ sur la montagne. Il a attiré beaucoup de monde», a-t-il raconté à La Presse canadienne. Il a décrit Don Hill comme un musicien charismatique qui savait diriger les autres percussionnistes.

Mais au fur et à mesure que les rassemblements gagnaient en popularité, il y eut une sorte de scission entre les musiciens professionnels et les amateurs, selon lui.

«Au début, c’était ordonné. Avec les années, c’est devenu un ‘drum circle’ anarchique. Certains voyaient l’exercice comme une façon de se défouler où on joue pour soi-même et on essaie de frapper plus fort et plus vite que l’autre alors que dans la tradition américaine, un ‘drum circle’ doit avoir une unité.»

Malgré «l’anarchie» provoquée par la popularité de l’événement, «le côté ludique est toujours là et les tam-tams se sont simplement transformés en une autre chose avec ses côtés positifs et ses côtés négatifs», estime M. Bellegarde.

La version de David Thiaw

Mais le musicien David Thiaw, qui fréquentait Don Hill et Daniel Bellegarde à l’époque, soutient que c’est plutôt lui qui est à l’origine des tam-tams du Mont-Royal. David Thiaw donne aujourd’hui des cours de percussions dans la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique. Rejoint au téléphone par La Presse canadienne, il n’a pas hésité à réclamer la paternité des tam-tams. «Oui, c’est moi qui ai démarré ça», proclame-t-il.

David Thiaw a quitté le Sénégal pour étudier à Montréal au début des années 1970. À l’époque, il donnait des ateliers de djembé au Jazz Bar sur la rue Ontario et au Café Mojo sur l’avenue du Parc. L’été venu, il se réunissait avec d’autres musiciens, dont le percussionniste professionnel Michel Séguin dans le parc Girouard, à Notre-Dame-de-Grâce.

«J’ai commencé à donner rendez-vous aux autres musiciens sur le mont Royal, le dimanche, pour pratiquer, car je vivais sur l’avenue du Parc. C’était moins long pour moi que de me rendre à NDG», relate-t-il.

Il affirme qu’il a commencé à poser des affiches sur le boulevard Saint-Laurent, invitant les percussionnistes de l’époque à se rencontrer sur la montagne, «bien avant que Don Hill le fasse».

«Don Hill n’était pas un prof, il n’avait pas la discipline, c’était plutôt un animateur de foule», ajoute-t-il.

Voici Michel Séguin

Mais l’un des partenaires de David Thiaw, Michel Séguin, conteste la version du musicien d’origine sénégalaise. Il affirme que c’est plutôt lui qui a commencé « la tradition» sur le mont Royal.

Séguin, un éternel voyageur de 79 ans, qui ne vit plus au Québec de façon permanente, a été rejoint par La Presse canadienne alors qu’il se trouvait dans une montagne en Californie.

«David Thiaw n’a pas inventé les tam-tams du Mont-Royal, c’est moi qui étais le senior du groupe» a-t-il affirmé au bout du fil. À l’époque, la carrière de percussionniste de Michel Séguin était déjà bien implantée puisqu’il accompagnait en tournée des artistes comme Robert Charlebois et Zachary Richard.

«Au milieu des années 1970, j’ai fait un voyage en Afrique et j’ai appris des plus grands maîtres de la percussion. En revenant à Montréal, j’ai commencé à organiser des rencontres avec d’autres musiciens au mont Royal, soutient-il. Je campais là avec ma famille, et on pratiquait. David Thiaw était régulièrement avec moi dans les rencontres à NDG, dans le Vieux-Montréal et sur la montagne. Moi, je restais dans le bois du Mont-Royal, mais lui, parfois, il se déplaçait pour jouer à côté de la statue (le monument à George-Étienne Cartier), c’était une façon de ‘cruiser’ les filles qui passaient».

L’ethnologue Monique Provost soutient que Michel Séguin est désigné par ses pairs comme le premier à avoir joué du tambour djembé au Québec et son frère, Paul Séguin, aurait été le premier à fabriquer un djembé en sol québécois.

Mais selon elle, il est difficile d’attribuer à une seule personne la paternité des tam-tams du mont Royal.

«On l’attribue à David Thiaw, à Don Hill ou à Michel Séguin. Ces trois percussionnistes étaient des pôles d’attraction. D’ailleurs, il semble que chacun de mes informateurs ait vécu sa propre histoire de la naissance des tam-tams et ce serait une erreur que de considérer une seule version au détriment d’une autre, puisqu’elles peuvent très bien avoir eu lieu historiquement de façon synchrone.»

Le contexte politique de l’époque a aussi favorisé l’arrivée des rassemblements de percussionnistes sur la montagne. Dans les années 70, Michel Séguin, David Thiaw, Don Hill et plusieurs autres musiciens faisaient régulièrement résonner leurs tambours sur la place Jacques Cartier, dans le Vieux-Montréal.

Mais au début des années 1980, le maire Jean Drapeau a fait voter un règlement interdisant de troubler la paix publique par le bruit, car des commerçants se plaignaient de la présence des joueurs de tam-tams et des rassemblements de fêtards un peu trop alcoolisés, raconte Mme Provost.

Plusieurs de ces percussionnistes ont ensuite migré vers la montagne et 40 ans plus tard, le son des tambours résonne toujours.

Stéphane Blais, La Presse canadienne