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Tiananmen: de nouveaux documents dévoilent les réflexions du cabinet Mulroney

Tiananmen: de nouveaux documents dévoilent les réflexions du cabinet Mulroney
Photo: La Presse canadienne

OTTAWA — De nouveaux documents permettent de mieux comprendre comment le gouvernement Mulroney a géré le massacre de la place Tiananmen il y a 30 ans, et les tensions qui sont nées entre les deux pays dans la foulée de cet événement rappellent ce qui se passe aujourd’hui avec le gouvernement Trudeau.

Le 4 juin 1989, la stupeur avait gagné le monde entier lorsque l’armée chinoise avait utilisé des chars d’assaut et des armes pour tuer des milliers, voire des milliers de jeunes manifestants en faveur de la démocratie sur la place Tiananmen, à Pékin. La grande question pour le gouvernement canadien progressiste-conservateur était: que faisons-nous à propos de la Chine maintenant?

Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Joe Clark, «s’attendait à une aggravation de la situation et ne pouvait exclure la possibilité d’une guerre civile», indique le procès-verbal déclassifié de la réunion du comité de priorités du cabinet, le 6 juin 1989.

Selon les documents obtenus par La Presse canadienne, le cabinet Mulroney s’est demandé pendant plusieurs réunions ce qu’il fallait faire pour gérer la situation. Les détails de ces rencontres sont maintenant publiés en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Les documents permettent de comprendre comment le gouvernement de Brian Mulroney avait géré la pire période des relations sino-canadiennes — jusqu’à aujourd’hui, alors que le premier ministre Justin Trudeau est pris dans un conflit diplomatique avec Pékin concernant l’arrestation de la dirigeante de Huawei, Meng Wangzhou.

Comme c’était le cas à la fin des années 1980, le litige Canada-Chine avait été précédé par une période d’espoir entre les deux pays. Le gouvernement Mulroney espérait que l’engagement du Canada conduirait à de plus grandes libertés en Chine, tout comme le gouvernement libéral de Justin Trudeau.

Le massacre de la place Tiananmen a tout changé pour M. Mulroney. Pour M. Trudeau, ce fut l’arrestation de Mme Meng à la demande des États-Unis — après quoi la Chine a accusé le Canada de jouer le jeu de l’administration Trump, qui lui imposait des tarifs douaniers.

«Un monde bipolaire»

Les circonstances étaient différentes, mais l’histoire se répète, a constaté Brian Mulroney en entrevue.

«À cette époque, le monde bipolaire, avec les États-Unis et l’Union soviétique, venait juste de se terminer. Ensuite, nous en avons passé 30 ans dans un monde unipolaire dirigé par les États-Unis, a déclaré Mulroney dans une interview. Maintenant, nous sommes à nouveau dans la bipolarité. La Chine est en train de devenir une puissance mondiale rivale contre les États-Unis, mais elle fait aussi preuve de beaucoup de force dans la mer de Chine méridionale et ailleurs, ainsi que sur des questions commerciales, ce qui rend la tâche de pays comme le Canada beaucoup plus difficile.»

M. Mulroney a rappelé que les événements d’il y a 30 ans étaient «cataclysmiques dans les affaires étrangères».

«Cela a été très troublant pour nous tous, car nous avions tous espéré que la prospérité chinoise s’accompagnerait d’une reconnaissance de la démocratie et du respect des droits de l’homme», a-t-il indiqué.

M. Mulroney croit que le ministre des Affaires étrangères, Joe Clark, a fait «un superbe travail» pour diriger la réaction du Canada lorsque cet espoir s’est éteint le 4 juin 1989.

Une guerre civile possible

Le travail a commencé le 6 juin 1989, à 10 h. Ce jour-là, M. Clark s’est adressé au comité de priorités du cabinet, formé du premier ministre Mulroney, de 12 hommes et d’une femme — la ministre de l’Emploi et de l’Immigration Barbara McDougall. C’était le jour après son 50e anniversaire.

Le ministre Clark a indiqué que des informations circulaient selon lesquelles des violences et de combats se seraient propagés à l’extérieur de Pékin, ce qui l’a amené à évoqué la possibilité d’une guerre civile. Il avait aussi décrit les modalités d’évacuation de 300 Canadiens à Pékin et de 300 autres à l’extérieur de la capitale.

«Il a expliqué que ses responsables cherchaient des moyens de diriger la question au Conseil de sécurité des Nations unies, en dépit du fait qu’un enjeu intérieur ne peut être transmis au conseil», est-il écrit dans les documents. Le Canada venait de commencer un mandat de deux ans au sein du Conseil de sécurité.

Dix ans plus tard, le Canada avait aidé à créer la «responsabilité de protéger», une doctrine qui permet l’intervention dans les affaires internes d’un pays si le gouvernement menace ses citoyens — dans les situations où ils seraient soumis à un génocide ou à d’autres crimes contre l’humanité.

En 1989, M. Mulroney a mis fin à cette première réunion du cabinet avec trois ordres. L’un d’eux était de dire aux diplomates canadiens à l’ONU de «soumettre la situation de la Chine au Conseil de sécurité des Nations Unies».

Lorsque tout le cabinet s’est réuni neuf jours plus tard, le plan du gouvernement prenait forme. Il ne devait pas y avoir d’opprobre dirigé par le Canada au Conseil de sécurité, mais M. Clark a présenté d’autres mises à jour à la réunion du 15 juin.

Parmi celles-ci: Radio Canada International devait commencer à diffuser en mandarin en Chine le 20 juin, 10 mois plus tôt que prévu. «Leurs émissions sont probablement bloquées, mais il s’agirait d’une tentative valable de transmettre des nouvelles factuelles au pays», peut-on lire dans le document.

Lors de la réunion des ministres du 19 juin, il y avait plus de détails: « Nous nous joindrons à Radio Australia, Voice of America et à la BBC dans notre effort collectif pour garder la vérité en vie», indiquait une présentation préparée pour le comité du cabinet sur la politique étrangère et de défense.

Les relations sino-canadiennes résistent

À la réunion du cabinet du 15 juin, M. Mulroney a annoncé une autre décision importante: les relations avec la Chine ne seraient pas rompues. Il voulait «maintenir un lien de « peuple à peuple « », affirme le procès-verbal.

Si le Canada n’acceptait pas l’appel lancé par la Chine pour que les choses «continuent comme avant», il souhaitait reconnaître «l’importance d’empêcher la Chine de retomber dans l’isolationnisme international».

Dans la situation actuelle, M. Mulroney a déclaré que le gouvernement Trudeau n’avait d’autre choix que de continuer à s’engager avec la Chine, tout en tentant de libérer deux Canadiens emprisonnés au pays, Michael Kovrig et Michael Spavor.

M. Mulroney préconise l’envoi d’une délégation plus puissante pour faire appel directement aux dirigeants chinois. Il suggère que cette équipe soit dirigée par l’ancien premier ministre libéral Jean Chrétien et son gendre André Desmarais, le dirigeant de Power Corporation, qui ont tous deux de bonnes relations avec la Chine.

Mike Blanchfield, La Presse canadienne