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Le Nunavut fournit une nouvelle arme contre la malaria

Le Nunavut fournit une nouvelle arme contre la malaria
Photo: Jacquelyn Martin/La Presse candienne

MONTRÉAL — Des molécules provenant d’un champignon microscopique découvert en 2017 dans la baie de Frobisher, au Nunavut, pourraient renforcer l’arsenal dont disposent les médecins pour combattre la malaria, démontrent des travaux réalisés à l’Université Laval.

Ces molécules — les mortiamides A, B, C et D — sont extraites du champignon mortierella. Des quatre, c’est la mortiamide D qui semble la plus efficace, étant même capable de détruire les souches multirésistantes du parasite qui cause la malaria, à savoir les souches les plus problématiques qui résistent à pratiquement tous les médicaments connus.

«Notre laboratoire s’intéresse à l’identification et à la valorisation des produits naturels du Grand Nord québécois, a expliqué Normand Voyer, professeur de chimie à la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval. On a trouvé un article de chercheurs de l’Île-du-Prince-Édouard qui avaient identifié (…) ce petit micro-organisme et quatre substances naturelles qu’il produit. On a réalisé que ces substances-là, les mortiamides, ressemblaient à d’autres substances naturelles qui avaient démontré une activité antimalaria.»

Malheureusement, les chercheurs de l’Île-du-Prince-Édouard ne possédaient pas suffisamment de mortiamides pour procéder à des essais biologiques. Le laboratoire de M. Voyer a donc décidé d’exploiter une méthode qu’il a mise au point pour fabriquer de tels produits, qu’on appelle des peptides macrocycliques, pour synthétiser les mortiamides.

«C’est comme ça qu’on a pu reproduire dans notre laboratoire suffisamment de mortiamides A, B, C et D pour pouvoir les tester dans différents essais biologiques», a-t-il dit.

Premiers essais

Entre alors en scène le docteur Dave Richard, un spécialiste de la malaria à la Faculté de médecine et au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval qui avait à sa disposition plusieurs souches de la maladie.

Les mortiamides ont tout d’abord été testées face au parasite régulier, le Plasmodium falciparum, qui est responsable d’environ 50 pour cent de tous les cas de malaria.

«On a réalisé que bien que les mortiamides A, B et C avaient de l’activité, c’est surtout la mortiamide D qui avait une activité biologique très importante», a dit M. Voyer.

La molécule la plus couramment utilisée face à la malaria, l’artésiminine, perd lentement du terrain face au parasite, au point où l’Organisation mondiale de la Santé commence à s’inquiéter de la situation. Dans quelques années, a dit M. Voyer, nous aurons besoin de nouveaux agents antimalaria.

«Étant donné que notre prémisse était qu’un parasite du Sud, Plasmodium falciparum, n’a sûrement jamais vu mortierella dans sa vie, il n’y a pas trop de danger qu’il puisse résister, a-t-il ajouté. Et comme de fait la mortiamide D est efficace contre la souche 3D7, qui est multirésistante, et ça d’après moi qui est le résultat le plus intéressant de l’étude. Ça démontre qu’il y a une richesse moléculaire qui dort dans le Grand Nord canadien qui mérite d’être protégée et exploitée et étudiée.»

Mode d’action inconnu

Les chercheurs s’attaqueront maintenant à élucider le mode d’action des mortiamides face au parasite, un mécanisme qui demeure pour le moment mystérieux.

«C’est important parce que quand on connaît le mode d’action, quand on sait quelle est la cible, quelle est la protéine, quelle est l’enzyme qui est bloquée chez le parasite par la mortiamide D, à ce moment-là c’est beaucoup plus facile de développer des médicaments efficaces pour la malaria, parce qu’on sait (…) comment développer des médicaments pour attaquer cette cible-là», a précisé M. Voyer.

On a beau recenser quelque 200 millions de nouvelles infections chaque année, la malaria n’est «pas une maladie payante», prévient le chercheur, et il serait donc surprenant de voir une grande compagnie pharmaceutique s’intéresser à ses travaux à court terme. Dans l’immédiat, il croit que le financement dont il a besoin pour poursuivre son enquête proviendra davantage de fondations comme celle de Bill et Melinda Gates, qui dispose de «ressources intéressantes».

Cela étant dit, M. Voyer considère que cette découverte jette un nouvel éclairage sur le Grand Nord canadien et les ressources moléculaires qu’il recèle — des ressources qui sont actuellement menacées par les changements climatiques et qui pourraient disparaître avant même d’avoir été découvertes.

«On risque de perdre beaucoup de chimiodiversité, a-t-il prévenu. C’est pour ça qu’on travaille à essayer d’identifier des substances naturelles nouvelles, inédites d’organismes du Grand Nord qui n’ont jamais été étudiés.»

Les travaux des chercheurs de l’Université Laval ont été dévoilés dans la revue scientifique Chemical Communications.

Jean-Benoit Legault, La Presse canadienne