07:43 17 février 2021 | mise à jour le: 10 juin 2021 à 10:59 temps de lecture: 4 minutes

Le tournant

Le tournant

Je l’ai écrit ici à maintes reprises : les débats afférents aux paramètres de la liberté d’expression figurent parmi les plus hasardeux du débat public. Du genre qui m’amène à changer d’avis trois fois chaque jour, sinon à chaque débat, même pendant. Ouin-je-sais-mais-tsé constitue, faut croire, mon leitmotiv en la matière.

Parce que si la liberté d’expression n’est pas absolue et possède ses limites inhérentes, reste à savoir qui, et surtout comment, traceront les lignes appropriées. Un sable en constante mouvance en raison de rapports sociétaux aux dynamiques parfaitement dévergondées, ainsi qu’à l’atmosphère délétère, et délirante, ambiante.

C’est dans ce cadre déjanté que s’inscrit, à plus d’un titre, l’affaire Ward c. Gabriel. Une joute pour laquelle le spectateur se sent l’obligation d’appuyer, apparemment de manière manichéenne, l’un ou l’autre des belligérants. L’affaire, pourtant, dépasse largement le simple concours de popularité ou d’empathie. Plutôt de ce que sera, au cours des années sinon décennies à venir, les socles de la liberté d’expression, section droit d’offenser pur jus. Gratuitement (sauf pour les poches de Ward) et par plaisir.

Parce que oui, n’en déplaise aux apôtres de l’humoriste, la blague en question n’est pas seulement poche: elle est aussi d’une virulente et inutile méchanceté, en plus d’avoir servi de remorque promotionnelle au spectacle du clown-bully. En bref, tout le contraire de ce que les idéateurs et ambassadeurs de ladite liberté avaient en tête au moment d’ériger, et ensuite défendre, celle-ci.

Aux antipodes

Vrai d’ailleurs, comme si la cour n’était pas déjà suffisamment pleine, que Gabriel invoque, lui aussi, des droits absolument constitutionnels. Celui à une pleine égalité nonobstant sa situation d’handicap, ainsi que celui à la dignité, honneur et réputation. De là, on l’a compris, la complexité particulière de l’affaire : des droits protégés souvent aux antipodes se percutant en l’espèce de plein fouet.

Choisir, donc, entre deux postures légitimes, névralgiques au bon fonctionnement de nos sociétés postmodernes. Celles où s’effritent simultanément et paradoxalement respect d’autrui et protection du discours difficile.

Suis-je à conclure de l’importance d’un droit inaliénable aux blagues épaisses et pulvérisatrices ? Aucunement. Mais je crois néanmoins que la liberté d’expression d’un humoriste, aussi bully soit-il, ne peut être jugé de la manière à celle d’un quidam sur Facebook. Pas du fait de la blague elle-même, s’entend, mais bien du rôle dévolu aux petits comiques, voire aux artistes en général, en démocratie. Plate à dire, mais pas certain que le Québec serait sorti aussi aisément des limbes et relents de son catho-conservatisme sans les scies mécaniques du Frère Untel, du Refus global et, plus tard, des Cyniques. Pas sûr non plus que le Québec hésitant des années 1970-1980 aurait été le même sans les coups de pied au cul d’Yvon Deschamps ou de Sol. Idem par la suite pour (mes préférés) Rock et Belles Oreilles. En d’autres mots, malgré l’épuisante insignifiance de trop d’humoristes contemporains, reste que le rôle du fou du roi demeure, qu’on le souhaite ou non, celui de phare sociétal.

Or, il n’y a pas de pire censure que l’auto. Celle qui t’amène à dire fuck off, ce gag, même si excellent, vaudra trop de troubles. La peine en emporte le profit, sauce joke.

Une exception, donc, pour la liberté artistique? En un sens, oui. Parce que si le concept a originalement été refusé par la Cour suprême dans l’arrêt Aubry c. Vice-Versa, l’évolution de nos mœurs rend aujourd’hui davantage nécessaire un régime particulier pour la liberté artistique, un peu à l’instar de la liberté de presse.

Non? Demandez à Deschamps ou RBO, pour seuls exemples, s’ils referaient en 2021 leurs gags classiques d’antan, névralgiques à la lutte à la connerie humaine. Ils vous répondront, au nom de leurs assureurs, ceci: no way, Joey. Et c’est bien dommage.

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