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Woke de paille

Photo: georgeclerk/iStock

Chronique |Lors de l’inauguration du pont de Trois-Rivières, (évidemment) baptisé en l’honneur du premier ministre et député du coin, le Cheuf Duplessis s’exclame, haut et fort: ce pont est aussi solide que l’Union nationale!

Pas de veine, les structures s’effondrent peu après, merci au froid polaire d’une nuit de février. Excellent pour débusquer de faux coupables (parlez-en à Coffin), le Noblet trouve ici les siens: les communisssses. Commandant ensuite une enquête sur l’effondrement dudit pont, Duplessis fait bien comprendre aux responsables qu’une seule conclusion sera la bonne. C’est ainsi que le rapport conclut: il nous est impossible de démontrer que… ce ne sont pas des communistes qui ont préparé le coup. 

En cette ère maccarthyste, rien de bien original.

Pas d’hier, donc, que nos politiciens, appuyés par quelques médias ou intellos de connivence, s’amusent à se construire, vil électoralisme oblige, des ennemis. La clef du succès politique, disait Carl Schmitt. 

Avouons que la recette est sans faille: d’abord, créer l’homme de paille à partir de quelques anecdotes éparpillées, souvent sans lien ou dénominateur commun. Le présenter, ensuite, comme une menace, lui attribuant notamment des trucs lui étant étrangers. Repeat. Stratagème éprouvé, et rudement efficace. Une autre illustration: l’étiquette archi-péjorative de « judéo-bolchévique », laquelle devait paver la voie au nazisme hitlérien. Celle-ci est depuis remplacée par le rigolo, façon de parler, «islamo-gauchiste».

***

Il ya quelques semaines à peine, le premier ministre Legault, dans une (ahurissante) défense du père de la Grande Noirceur, devait opposer ce dernier à Nadeau-Dubois, qualifiant ce dernier de «woke». L’épithète ultime, faut croire, et surtout habile. Devant l’incrédulité d’une portion appréciable de Québécois ignorant la signification du terme, (Petit Robert) Legault allait s’assurer de définir lui-même les contours de son propre homme de paille: «C’est quelqu’un qui voit de la discrimination partout, qui brûle des livres.»

De quoi faire peur, bien entendu. Qui accepterait, de bon aloi, un tel sacrilège? 

Son ministre de l’Éducation devait emboîter le pas ces derniers jours, cosignant un énoncé de principe avec son homologue français – dont une collègue faisait dernièrement référence, justement, à la menace «islamo-gauchiste». Il est temps, tonnent-ils en cœur, de s’opposer à «la culture de l’annulation et l’effacement d’une partie de notre Histoire». Les stratégies wokes, dites autrement. Autodafé inclus.

-Ok, très bien. Sauf que qui brûle des livres, ici?

-Les Tintins pis les Astérix!! 

-Tu parles de la démence de Madame Chose, non autochtone de surcroît, d’il y a deux ans en… Ontario??

-Oui!

-Roberge est ministre ontarien, maintenant?

-Hmmmm… non, mais il y a d’autres exemples.

-Comme quoi?

-Ben, le truc de l’Université d’Ottawa!

-Ottawa a été cédé dernièrement? Une autre vacherie du Canadien de Montréal?

-Ok, alors la statue de John A. Macdonald, d’abord!

-T’es pour ça, toi, identitaire québécois, qu’on érige une statue, donc un hommage, au plus grand leader raciste que le Canada ait connu?

-…

-Me disait bien, aussi.

-Mais il y a plein d’illustrations sur les campus américains!

-Roberge n’est même pas ministre des études supérieures ici (et on comprend pourquoi). Me surprendrait qu’il ait juridiction sur Yale.

-Oui, mais bon, si ça existe aux États-Unis, ça peut exister ici aussi.

-Comme le racisme systémique, par exemple?

-Ah, ta gueule.

***

On ne peut nier, il va de soi, l’existence du mouvement woke et son corollaire, la théorie de l’annulation. Mais combien de cas québécois, au final? Une mini-pognée, au mieux. La meilleure d’entre elles, à mon sens: celle où Jean-François Roberge, à la suite d’une chronique mensongère de Richard Martineau sur le (respecté) philosophe Daniel Weinstock, annule la participation de ce dernier à un colloque d’envergure. Martineau se rétracte ensuite, mais le mal est fait, Roberge ayant déjà fait dans ses culottes sans contre-vérifier, au préalable, les accusations du chroniqueur. 

Un homme de paille à géométrie (très) variable, donc, où un ramassis de brindilles est posé à dessein, celui de caricaturer l’adversaire politico-idéologique, épouvantail par excellence, sauce Bonhomme Sept Heures.  

Le mot de la fin au sociologue Éric Fassin: «le cancel culture [ou le wokisme] est un ramassis des choses qu’on n’aime pas, une arme polémique contre les savoirs critiques.»

Ou les pouvoirs en place, serait-on tenté d’ajouter. 

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