National
06:00 30 janvier 2014

Un aperçu du Montréal toxique

Un aperçu du Montréal toxique
Photo: Archives Métro

L’héritage empoisonné laissé par 160 ans d’industrialisation au Québec est difficile à mesurer précisément. Mais une chose est claire : les friches toxiques sont partout, et surtout en plein cœur des villes, à un jet de pierre des quartiers résidentiels. Portrait de la situation montréalaise.

ACTU - parachem 2Parachem (Montréal-Est)
En 2003, un réservoir d’Ultramar cédait et laissait s’échapper 1,2 million de litres de paraxylène au quai 105 du port de Montréal, soit plus de 7 500 barils. Onze ans plus tard, il faut encore pomper 500 000 litres de ce dérivé du pétrole hautement toxique pour le cerveau.

En 2010, la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs Line Beauchamp a émis un avis préliminaire d’ordonnance où elle soulignait la négligence d’Ultramar et de son client Parachem, à qui la pétrolière louait le réservoir 408 ayant fui.

«Ultramar a […] permis l’émission ou le rejet de paraxylène en ce que, de 1994 à 2003 […], elle a omis d’exiger des comptes à Parachem afin de s’assurer que sa locataire procédait aux vérifications d’usage concernant l’étanchéité du réservoir numéro 408», mentionne l’avis. La ministre ajoute que la pétrolière «aurait dû détecter le déversement dans le fleuve bien avant».

Pire : l’avis mentionne que les deux entreprises se sont renvoyées mutuellement la responsabilité de la fuite devant les tribunaux, entre 2006 et 2010, sans entreprendre de démarches complètes de décontamination.

Le document soulignait que les concentrations de paraxylène dans le sol étaient 790 fois plus élevées que la norme!

Après l’émission de l’avis en 2010, les travaux ont enfin commencé. En principe, ils devraient se terminer en 2017, selon Hélène Proteau, directrice régionale à l’analyse et l’expertise au ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs.

La fonctionnaire assure que les travaux vont bon train. «Nous sommes dans un travail de longue haleine pour nettoyer ce qui s’est infiltré dans le sol et la nappe phréatique», dit-elle.

Chez Ultramar, le directeur principal des affaires publiques, Michel Martin, n’a pas voulu donner d’explications sur les événements de 2003 et la façon dont l’entreprise travaille à décontaminer son déversement.

Aciérie MittalL’aciérie ArcelorMittal (Lachine)
Dans l’arrondissement de Lachine à Montréal, une ancienne usine d’ArcelorMittal cache des dizaines de milliers de mètres cubes de sols contaminés, notamment aux métaux lourds, à l’arsenic et au soufre. Une couche de mazout de 15 centimètres flotte au-dessus de la nappe phréatique. Et le terrain est aujourd’hui entre les mains de trois dirigeants de Catania, poursuivis pour fraude, complot et abus de confiance dans le cadre de l’achat d’un autre terrain contaminé : celui du Faubourg Contrecœur.

En janvier 2012, l’aciériste ArcelorMittal a vendu le site de 855 000 pieds carrés à Développement Lachine Est inc., détenu par Paolo Catania, André Fortin et Martin D’Aoust. «Catania procédera à la décontamination du terrain», assure le PDG André Fortin dans un courriel en réponse à nos questions.

Reste à savoir si les hommes d’affaires auront les reins assez solides pour mener le projet à terme. En mars dernier, Catania a dû revendre la dernière phase de son projet Faubourg Contrecœur, alors que des sous-traitants multipliaient les recours pour se faire payer des travaux.

Pour le gouvernement, le plus grand aciériste du monde est toujours responsable de la décontamination, «en vertu du principe de pollueur-payeur». Mais jusqu’ici, ArcelorMittal ne s’est pas montré très pressé de nettoyer. Après la fermeture de l’usine en 2008, l’aciériste a tardé à déposer son étude de caractérisation du terrain.

L’aciériste a refusé de donner des précisions sur la façon dont il fera face à ses responsabilités.

De son côté, Catania a payé seulement 3,5 M$ pour le site, soit 2,735 M$ de moins que l’évaluation municipale. «Le prix d’achat a reflété l’état du terrain», selon la déclaration d’André Fortin, de Catania.

gare de triage pointe saint charlesGare de triage du CN  (Pointe-Saint-Charles)
Sous la gare de triage du CN à Pointe-Saint-Charles, à Montréal, les eaux souterraines infestées de pétrole se faufilent jusqu’au fleuve Saint-Laurent sous le tristement célèbre site dit «Technoparc». Le ministère tente depuis 1997 de connaître l’état des eaux sous le vieux site ferroviaire datant du 19e siècle, toujours utilisé.

Jusqu’en 2013, l’entreprise refusait de livrer au MDDEFP la caractérisation des eaux souterraines de la gare de triage, connue sous le nom d’«antenne Butler». Le CN prétendait que ces renseignements étaient confidentiels.

En janvier 2012, l’ancien ministre Pierre Arcand envoyait une ordonnance au chemin de fer pour le forcer à dévoiler ses analyses des eaux souterraines de l’antenne Butler.

Dans le document, le cabinet du ministre précisait que l’entreprise avait pompé de la nappe phréatique pas moins de 660 000 litres d’hydrocarbures entre 1997 et 2012 sous l’antenne Butler, soit plus de 4 000 barils!

En réaction aux procédures du gouvernement, le CN a finalement envoyé au MDDEFP les résultats d’une première campagne d’échantillonnage, en juillet 2013. «Mais la réponse n’était pas satisfaisante, dit Hélène Proteau, directrice régionale à l’analyse et l’expertise au ministère. On a fait d’autres demandes.» Le 5 décembre, le CN a fait parvenir d’autres détails au gouvernement. Les analyses démontrent que de l’azote ammoniacal et du baryum coulent vers les terrains de la Ville de Montréal situés en aval des eaux souterraines, puis vers le fleuve. Elles indiquent aussi qu’une couche d’hydrocarbures flotte à la surface de la nappe phréatique et se répand jusqu’aux lots municipaux.

«On travaille à remédier à la situation», assure Sean Finn, vice-président directeur, Services corporatifs, et chef de la direction des Affaires juridiques, rencontré dans ses bureaux du siège social. Il fait remarquer que ce terrain a été utilisé comme dépotoir pendant un siècle. Le CN reconnaît être responsable des contaminants provenant de ses activités.

Consultez la carte interactive
Le journal Les Affaires a réalisé une carte interactive des terrains contaminés au Québec et enquêté sur des cas particulièrement préoccupants.

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