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La GRC a espionné la veuve de Herbert Norman

Jim Bronskill, La Presse Canadienne

OTTAWA – Des documents récemment déclassifiés révèlent que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a espionné la veuve de Herbert Norman plus d’une décennie après que le diplomate canadien, soupçonné d’actes déloyaux pendant la Guerre froide, s’est suicidé en se jetant du haut d’un édifice du Caire, en Égypte.

La GRC a lancé une enquête sur M. Norman avant qu’il ne se suicide en 1957 parce qu’elle le soupçonnait d’être de mèche avec les Soviétiques.

Les enquêteurs ont récolté des informations sur son épouse Irene et l’ont pressé de questions lors d’un interrogatoire – gardé secret jusqu’à présent – en 1969, lors duquel elle défend vigoureusement son mari.

Cet entretien se retrouve parmi les 2198 pages de documents de sécurité obtenus par La Presse Canadienne grâce à la Loi sur l’accès à l’information. Si plusieurs documents portant sur M. Norman se sont ébruités au fil des ans, plusieurs sont rendus publics pour la première fois. Une petite partie des informations sont toutefois encore gardées secrètes.

Pour plusieurs, la mort de Herbert Norman reste symptomatique de la colère et du ressentiment qu’inspirait la campagne anti-communiste menée par le sénateur américain Joseph McCarthy.

M. Norman s’était libéré des soupçons pesant sur lui au début des années 1950, en raison de son intérêt pour les idées politiques de gauche lors de ses études. Toutefois, ce sujet devait réapparaître lors d’une rencontre du Sénat américain plusieurs années plus tard. Plusieurs croient que les chasseurs de communistes américains cherchaient plutôt à atteindre Lester B. Pearson, le patron de M. Norman au ministre des Affaires étrangères et le futur premier ministre libéral.

Un rapport datant de 1990 signé par le politicologue Peyton Lyon révèle toutefois que bien que M. Norman eut flirté avec le communisme dans les années 1930, il n’a jamais détenu de carte de membre.

M. Lyon, qui a eu un accès spécial aux documents concernant M. Norman, a conclu qu’il «n’y avait pas l’ombre d’une preuve» qu’il était un espion ou un agent.

Les documents déclassifiés démontrent que M. Norman faisait partie d’une liste de 68 employés fédéraux importants dont les noms étaient surveillés, avec la collaboration des services de renseignements alliés, afin de s’assurer que rien d’incriminant ne figurait à leur dossier. Dans tous les cas, rien n’a été découvert lors des enquêtes menées en 1968.

Toutefois, la GRC n’a jamais complètement laissé tomber ses soupçons au sujet de M. Norman.

En avril 1969, un agent de la GRC a contacté Mme Irene Norman pour lui demander de le rencontrer en après-midi. L’agent et un partenaire se sont présentés à l’appartement de Mme Norman, à Ottawa, quelques heures plus tard, lui expliquant que personne, à la GRC, ne lui avait parlé concernant la mort de son mari et qu’il semblait que celui-ci n’avait pas été complètement franc concernant ses relations.

Selon le rapport, la femme aurait dit que la mort de son mari n’avait rien à voir avec la politique, qu’il souffrait énormément lorsque son nom était mentionné en lien avec les enquêtes américaines et qu’il avait déjà parlé de se suicider.

Elle avait également insisté sur le fait que l’intérêt de son ancien mari pour les idées de gauche était simplement intellectuel. Après un moment d’entretien, sa voix se serait brisée et elle était au bord des larmes, selon le rapport.

Le résumé de l’interrogatoire souligne que les soupçons de la GRC ne sont pas dissipés et fait preuve d’une certaine frustration.

«Nous ne pouvons déterminer si le manque de coopération de Mme Norman vient de l’obligation de soulever une sujet personnel si difficile ou si son attitude implique quelque chose de plus sérieux.»

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