L’actualité nous fournit deux exemples d’injustice apparente qui ont plusieurs points en commun. On ne saura jamais ce qui s’est réellement passé le soir du 15 décembre 2011 entre l’adjudant André Gagnon et la soldate Stéphanie Raymond, pas plus qu’on ne pourra un jour faire toute la lumière sur le décès de Michael Brown.
Dans les deux cas, notre compréhension des faits repose sur le récit qu’en font les principaux témoins. Dans le cas de Michael Brown, ce sera la parole d’un policier jusque-là sans histoire contre celle de Dorian Johnson, un jeune Noir ayant un casier judiciaire. Dans le cas de Stéphanie Raymond, même s’il est permis de douter qu’une caporale prenne le risque de mettre sa carrière en péril et d’être salie dans les médias simplement pour tester «jusqu’où elle pouvait aller pour séduire son supérieur», c’était sa parole contre celle de l’adjudant.
Ces deux cas ont surtout le point en commun de se jouer dans un ring qui n’est pas fait pour eux. Le procès de l’adjudant Gagnon s’est déroulé en cour martiale devant un jury composé de cinq hommes haut gradés choisis «au hasard», comme si le hasard avait beaucoup de chances de faire autrement que de faire piger des hommes quand on sait que les femmes constituent moins de 15% des Forces armées canadiennes. Bien sûr, un jury d’hommes blancs peut tout à fait rendre une décision impartiale, mais pourquoi prendre le risque de ne nommer que des personnes plus susceptibles de s’identifier à la cause du présumé bourreau qu’à celle de la présumée victime, hein?
Dans le cas de Michael Brown, le hasard a voulu qu’un policier blanc abatte un homme noir non armé, un hasard pas tout à fait surprenant, puisque la population de Ferguson, composée à 67% de noirs, est encadrée par une force constabulaire constituée de 50 officiers blancs et de trois officiers Noirs, un ratio de 6%. Dans cette ville, les noirs font l’objet de 93% des arrestations. Autant le fruit du hasard, j’imagine, que le fait que les femmes autochtones sont victimes de 16% des homicides où une femme a été tuée et de 11,3% des disparitions de femmes, alors qu’elles ne représentent que 4,3% de la population du Canada.
Le procès qui vient de se terminer en faveur de l’adjudant Gagnon et celui qui devrait faire la lumière sur la tragédie de Ferguson ont peu à voir avec les individus qui en sont les acteurs, mais tout à voir avec une culture de domination selon laquelle des institutions dirigées par des hommes blancs, qui sont privilégiés dans la plupart des situations, ne semblent même pas se soucier de nous donner ne serait-ce que l’impression que la société est juste. À défaut, bien sûr, de rendre la société véritablement plus juste.