«Le prochain numéro de Charlie Hebdo devrait être international»
Par solidarité, le communauté journalistique internationale devrait contribuer à la création du prochain numéro de Charlie Hebdo, selon le journaliste et animateur québécois François Bugingo, qui était à la tête de la section canadienne de l’organisme Reporters sans Frontières (RSF) au moment de la première crise des caricatures en 2005. Il connaissait bien les caricaturistes du magazine satirique français qui sont tombés sous les balles des terroristes mercredi. Entretien.
Quel était l’état d’esprit des employés du Charlie Hebdo depuis 2005?
Il faut se rappeler qu’à l’époque, les caricatures de Mahomet, qui avaient créé tant de remous, venait d’un média danois. Plusieurs magazines s’étaient mis par la suite à réaliser des caricatures similaires en soutien aux Danois. En 2005, avec RSF on rencontrait régulièrement les membres de Charlie Hebdo. Ils étaient abasourdis qu’un débat ait lieu sur le fait de savoir si ces caricatures étaient de bon goût et si les médias devaient ou non les diffuser. Pour eux, que les médias tiennent ce genre de débat cachait une forme de peur et de lâcheté. Les années suivantes, ils ont continué leur combat de façon plus apaisée en pensant que ça allait se tasser. À l’époque, ils avaient d’ailleurs plus de poursuites judiciaires de la part de leaders catholiques que de musulmans.
Qu’est-ce qui a changé au niveau géopolitique depuis la crise des caricatures?
Principalement deux choses. Premièrement, la France est désormais engagée directement dans plusieurs conflits contre des islamistes, que ce soit au Mali, en Irak ou en Syrie. Ce n’était pas le cas en 2005, où la France faisait partie d’une coalition de l’OTAN en Afghanistan et avait refusé d’intervenir en Irak. Le deuxième élément qui s’est aggravé, c’est la conversion et la radicalisation des jeunes occidentaux qui partent se battre à l’étranger et viennent ensuite importer la guerre sainte en France, à Londres ou à Sydney…
Quelle serait la meilleure réaction politique à avoir aujourd’hui?
Politiquement, les pays occidentaux doivent réaffirmer leur encrage dans la démocratie et la liberté d’expression. Il faut éviter aussi de diaboliser la communauté musulmane et jouer ainsi le jeu de groupes comme PEGIDA (Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident). Ceci dit, il ne faut pas non plus se voiler la face comme l’ont fait, en France, les partis de droite comme de gauche, qui n’ont pas pris les mesures adéquates afin de ne pas cautionner le discours des partis d’extrême droite. Ce qu’il faudra faire, c’est réinvestir des fonds dans l’infiltration des milieux radicaux, mettre la communauté musulmane à contribution. La troisième chose à faire, et la plus difficile, c’est d’essayer de répondre au phénomène de la radicalisation des jeunes en favorisant leur intégration sociale et professionnelle.
Et au niveau médiatique?
Le choix est difficile. Si on en parle trop, ça renforce la peur et les tensions du public et on joue le jeu des terroristes, dont le but est avant tout un acte de communication. Si on en fait pas assez, ça donne l’impression qu’on se voile la face. Idéalement, il faudrait faire comme si rien n’avait changé et s’assurer qu’un magazine comme Charlie Hebdo survive. Le meilleur message à envoyer, ce serait que les médias du monde entier contribuent humainement à la création du prochain numéro de Charlie Hebdo. Que ce soit une édition internationale.
