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12:49 14 janvier 2021 | mise à jour le: 14 janvier 2021 à 12:53 temps de lecture: 4 minutes

Antidote à l’apathie

Antidote à l’apathie

Pas besoin d’un dessin : l’avenir sur ce caillou minable, dixit Renaud, s’annonce assez sombre merci. Réchauffements climatiques, bien entendu, mais aussi l’affaissement spectaculaire de maints États de droit occidentaux. Les fidèles de cette chronique savent l’angoisse dans laquelle me plonge ces désagréables, mais inéluctables, constats. Surtout, sinon exclusivement, en ce qui a trait à une jeunesse fiduciaire de nos bêtises collectives. Sentiment de culpabilité par inférence, j’imagine.

Comment accepter de vivre, sourire béat, dans cette société-dépotoir laissée en travers de notre chemin? Comment s’engager dans une cause ou l’autre, si l’on considère nos chances de succès frôler l’improbabilité? Candeur ou jovialisme? Courage ou anesthésie ? Allez savoir.

Parce qu’empêcher que le monde ne se défasse, selon les mots de Camus, demeure possible à la condition suivante : qu’il ne le soit pas déjà. S’agira, le cas échéant, de recoller les morceaux, voire les millions de mille miettes, éclatées au parterre de la connerie humaine. Reste, cela dit, une mini-lueur : celle du renversement de vapeur par de jeunes frondeurs et opiniâtres, délestés du fardeau de leurs aînés et de l’apathie ambiante.

***

Anaïs Versailles et Mariame Touré sont toutes deux étudiantes à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, et respectivement présidente et vice-présidente de son comité Amnistie internationale. Cette dernière lance présentement son marathon des cartes de souhaits, habilement intitulé « Écrire ça libère », soit l’action la plus suivie à l’échelle planétaire en matière de droits humains, et où des millions de lettres sont ainsi écrites en soutien aux victimes connues de violation des droits fondamentaux. Voeux pieux? Autre cossin pour faire cute? L’inverse, en fait : 75% des individus appuyés par l’opération ont, entre 2000 et 2020, été ensuite libérés. Peu d’avocats de la défense peuvent, soyons honnêtes, se targuer d’un taux de succès si fructueux.

-Opération spectaculaire, donc, mais aux airs d’anachronisme : le jeu en vaut-il encore la chandelle? Je veux dire, et pardon de ma question sauce vieux con, mais est-il, au final, possible de réellement d’influencer le cours des choses?

-Convaincue que oui, lance la Anaïs-la-présidente, enthousiasme assumé. S’agit de contrer l’apathie, le manque d’information.

-Et comment fait-on, particulièrement dans une fac où, avouons-le, plusieurs sont issus des classes privilégiées?

-Je pense qu’en plus du sentiment d’impuissance des gens face à l’ampleur des problèmes auxquels ils doivent faire face et/ou leur manque d’intérêt à changer une situation qui les avantage, le confort de l’ignorance a aussi un rôle à jouer là-dedans. C’est plus facile de nier l’existence d’un problème, plutôt que de s’informer, d’y faire face et de devoir agir.

-L’empêcheur de tourner en rond, en quelque sorte?

-En un sens. Parce qu’avouons qu’il est plus complexe de demeurer apathique alors qu’on reconnaît la validité d’un problème; la bonne conscience embarque.

Mariame écoute en silence les propos de sa collègue. D’origine guinéenne, les enjeux discriminatoires se posent, il va sans dire, de façon souvent différente.

-Comment lutter contre cette même apathie au sein d’une communauté minoritaire, Mariame? La dynamique est nécessairement distincte, non?

-C’est effectivement particulier. Je me considère moi-même relativement privilégiée, compte tenu de ma posture d’universitaire en droit, de celle de mes parents. Reste que je fais moi-même partie d’une communauté trop souvent dépourvue de tribunes, ce qui pose une double problématique : comment changer la réalité actuelle sans bénéficier desdites tribunes? Et comment provoquer l’engagement des membres de ces communautés si, justement, l’absence de micros disponibles est déjà convenue?

-Cercle vicieux?

-Clairement. Et c’est justement le défi : casser ce cercle.

-On peut y arriver, à votre sens?

-Oui, si tous y mettent du sien. Si nos allié.es issu.es de communautées privilégiés y mettent du leur.

-Comme Anaïs?

Celle-ci prend la balle au bond:

-Tous ensemble, oui.

-Personne de balancé en bas de l’autobus?

-Personne.

La séance Zoom conclue, une embellie à même l’esprit, soit l’espoir que tout n’est pas terminé. Peut-être même, à y penser, le début de quelque chose.

Merci, mesdames.

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