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Hydro-Québec: «Très peu de joueurs blockchain nous ont contactés»

Hydro-Québec: «Très peu de joueurs blockchain nous ont contactés»
Photo: Mario Beauregard / Métro

Il y a tout juste un an, Hydro-Québec avait étonnamment commencé à refuser certains nouveaux gros clients. Et pour cause, le distributeur d’énergie disait à l’époque crouler sous des demandes d’approvisionnement représentant «plusieurs milliers de mégawatts». Bien que disposant d’un volume suffisant d’électricité, Hydro-Québec refroidissait en fait les ardeurs de centaines de porteurs de projets liés à la blockchain, et plus précisément au minage de cryptomonnaies.

Un rétropédalage inattendu puisque la société d’État avait jusque-là pour objectif stratégique d’attirer toujours plus d’industries énergivores comme les centres de données. «Dans lesquels on incluait aussi en partie la cryptomonnaie », avait confirmé devant les parlementaires le PDG d’Hydro-Québec Éric Martel.

On avait alors appris de bonnes sources qu’Hydro-Québec, ayant reçu «ordre d’attendre tranquillement les nouvelles instructions», s’était fait confisquer par le gouvernement de l’époque la gestion du marché émergent des cryptomonnaies.

L’exécutif québécois avait «peur d’être impliqué dans une crise de gestion», pris en défaut par un risque réputationnel ou contractuel et, cauchemar de l’actionnaire public, craignait de voir les milliards de dollars de contribution hypothéqués.

Hydro-Québec s’était défendu d’agir sur commande politique, assurant que la décision d’empêcher la fourniture d’électricité à des mineurs de cryptos se basait sur une analyse conjointe… avec le gouvernement. L’inquiétude était réelle quant à la capacité totale, le bilan énergétique étant très serré.

Mais l’entreprise nationale ne désirait certainement pas bouder un secteur gourmand, au contraire. On y assurait que l’unique but consistait à pérenniser et maximiser les retombées économique de cette industrie méconnue. Hydro-Québec promettait à ce propos de dévoiler sans tarder de nouveaux critères d’approvisionnement sur mesure et ambitionnait ainsi de s’entourer des «meilleurs joueurs».

Saga politique

Surgit alors la crainte de voir ce cadre de référence pour gérer les nouveaux clients issus de la crypto favoriser les gros acteurs étrangers qui n’ont pas forcément la meilleure des réputations. Deux mois s’écoulent ensuite sans que le dossier ne connaisse d’avancée majeure. Le cadre gouvernemental à l’intérieur duquel le producteur d’électricité va devoir gérer ses nouveaux clients issus de la crypto ne risque pas de favoriser les gros joueurs étrangers, ces derniers n’ayant pas forcément pour habitude d’être «bons joueurs».

Dans ces conditions troubles, on apprenait notamment que le géant chinois du minage de bitcoin, le controversé Bitmain, avait eu le privilège de rencontrer le PDG d’Hydro-Québec. On savait que Bitmain menait depuis des mois déjà des discussions avec divers niveaux de pouvoirs québécois et les crypto-entrepreneurs québécois s’inquiétaient de ce traitement de faveur, eux qui n’avaient pas eu droit à pareille introduction auprès du grand patron d’Hydro.

Les relations entre l’industrie blockchain et le géant énergétique québécois prirent des allures de saga au début du mois de juin 2018. Contre toute attente, un arrêté ministériel interdit alors «temporairement» toute demande de projet cryptographique. Le ministre de l’époque avait parallèlement saisi la Régie de l’énergie, le tribunal administratif de régulation économique, pour se pencher sur les conditions commerciales accordées à ce secteur émergent et «préoccupant» d’un point de vue financier, social ou encore environnemental.

À peine deux semaines plus tard, c’était au tour d’Hydro-Québec de créer la surprise, enfonçant vraisemblablement un clou de plus dans le cercueil des cryptomineurs de la province. Le producteur d’énergie avait lui aussi requis l’intervention de la Régie pour imposer provisoirement un «tarif dissuasif» aux projets de chaînes de blocs, une augmentation de 200% par rapport aux prix habituels.

Se sont dès lors succédé les auditions de dizaines d’intervenants devant la Régie de l’énergie pour tenter de démêler cette situation contre-productive. Surtout qu’émanait de cette polémique des tarifs une forme de jugement de valeur négatif porté par (Hydro-)Québec quant au secteur des cryptomonnaies. Une posture contrevenant aux règles de tarification édictées par le gendarme de l’énergie, à savoir l’équité (juste et non-arbitraire), la simplicité (sans interprétation ou controverse) et la stabilité (évitant les chocs tarifaires).

Outre des entrepreneurs blockchain de la province directement menacés par ces positions politico-commerciales, certains acteurs traditionnels ont eu aussi déplorer cet encadrement d’une industrie naissante mais prometteuse.

«Mesures mal ficelées»

Le groupe québécois Cogeco Peer 1, fournisseur mondial de produits et services interentreprises de gestion et de stockage de données critiques, a ouvertement regretté l’approche préconisée par Hydro-Québec.

«Cogeco est d’avis que des mesures tarifaires et conditions de services mal ficelées auraient assurément un impact négatif sur le positionnement du Québec comme chef de file en matière de développement des hautes technologies. Bien que Cogeco ait envisagé solliciter des acteurs de l’industrie des cryptomonnaies, elle ne compte pas développer ce marché à la lumière de la présente demande d’Hydro-Qyébec», écrivait au début du mois d’octobre 2018 l’avocat général de Cogeco Peer 1.

Lors des élections générales fin octobre, l’équipe Couillard fut sèchement battue par la Coalition avenir Québec, que certains espéraient plus ouverte aux enjeux des marchés cryptos. La CAQ, qui s’offusquait de voir les libéraux mettre un frein à l’innovation blockchain et bouder des investissements en région, avait désormais certaines cartes en mains.

On a rapidement entendu dire que l’arrivée des caquistes au gouvernement avait eu des retombées sur le dossier polémique des tarifs. Des rumeurs affirmaient qu’Hydro-Québec avait renoué contact avec certains acteurs. Est-ce que le nouveau ministre de l’Énergie, Jonatan Julien, s’était déjà emparé du dossier ? Pourtant, la Régie de l’énergie n’avait toujours pas rendu son verdict.

Et on attend toujours en 2019 que la Régie se prononce…

Encore au point mort

Interrogée la semaine dernière, la Direction des communications du ministère de l’Énergie n’a pas préciser l’état de la situation actuelle.

Du côté d’Hydro-Québec, on explique être dans la même expectative et avoir informé le cabinet du ministre de l’Énergie comme il est normal de le faire. La société d’État précise surtout qu’aucune démarche n’a été entreprise envers des clients blockchain potentiels depuis les dernières audiences.

«Quelques joueurs, très peu, nous ont contactés pour savoir où en était le processus. Nous les référons alors au processus de la Régie et leur indiquons qu’il faudra attendre la décision pour en apprendre plus sur la suite des choses», précise Jonathan Côté, responsable des relations avec les médias chez Hydro-Québec.

Il ne reste plus qu’à espérer que la solution retenue par la Régie n’entrave pas le développement du secteur des hautes technologies au Québec en tenant compte des réalités économiques et technologies pour bénéficier du potentiel offert par les cryptomonnaies. Et que cette perte de temps n’ait pas fait définitivement fuir tous nos talents…

 

Commentaires 3

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  • damien

    « Chaque transaction bitcoin génère donc 134,5 grammes de déchets électroniques contre 0,0045 gramme dans le monde bancaire en 2018. »
    « une transaction bitcoin consomme au minimum autant que 14 maisons nord-américaines, et l’ensemble du réseau consomme au moins 43 térawatts-heures, soit davantage que certains petits pays et cinq fois la consommation de Google. »

    D’après Alex de Vries

    • Delgato

      En effet, Bitcoin n’a pas d’avenir avec son POW (Proof of Work) qui sécurise le réseau. Il n’y a pas de logique a dépenser autant d’énergie pour faire fonctionner un réseau décentralisé quand d’autres méthodes peuvent être utilisées comme le POS ( Proof of Stake) en étant autant décentralisé.

    • François Remy

      D’après Alex de Vries aussi (https://doi.org/10.1016/j.joule.2019.02.007)
      « there is no way to determine the exact composition of the Bitcoin network »
      « We do not know the amount of e-waste generated by the banking sector »