Culture

Nina Testut: Si Facebook m'était conté

Au commencement, on croyait à une blague : un petit site créé en février 2004 par un étudiant de Harvard, Marc Zucker­berg, où il mettait en scène les photos des filles du campus. Aujourd’hui, Face­book compte 350 millions de membres dans le monde. Pour souligner le sixième anniversaire du populaire réseau social, nous avons rencontré Nina Testut, socio­logue et auteure de Facebook. Et moi! Et moi! Et moi!

Vous introduisez votre livre en montrant que le succès de Facebook est tel que «ne pas en être, c’est être dissident». Comment expliquez-vous un tel succès?
Je pense qu’il y a deux raisons pratiques à ce succès. D’abord, le fait que Facebook soit un «couteau suisse 2.0», un tout-en-un. On y trouve le courriel, le chat, le partage de photos, de vidéos. C’est une des grandes forces de ce site. Ensuite, il y a la «domiciliation fixe». À une époque où la mobilité est forte, Facebook devient un point d’ancrage.

Avez-vous constaté une évolution dans l’utilisation de ce réseau social par les internautes?

Oui, comme pour toute technologie, il y a eu un apprentissage sur Facebook. Lorsque j’ai commencé à travailler à ce projet, il y avait une impudeur totale dans cette grande «vitrine numéri­que». Puis, progressivement, les profils sont devenus de moins en moins transparents, les utilisateurs ont appris à faire attention, à protéger leur vie privée.

Cette évolution a donné tort à tous les détracteurs de Facebook qui créaient des polémiques sur les problèmes en entreprise, dans les couples ou dans les familles puisque les internautes ont compris aujourd’hui que chacun était responsable de ce qu’il donnait à voir de lui-même sur Facebook.

Quelles sont les limites de ce site?

Les limites de Facebook sont aujourd’hui de deux ordres. D’abord, je pense que Facebook nous entraîne à succomber à la tentation narcissique. Je change de statut, je change de photo, je parle de moi, je montre mes amis… Tout est fait pour nous inciter à nous vautrer dans ce narcissisme. La deuxième limite, c’est le fait de rendre explicites des choses qui sont implicites dans la vie normale. On frôle constamment la limite de ce qui ne devrait pas être rendu explicite. Lequel de mes amis est le plus sexy, le plus radin… Ce sont des catégories qu’on peut se permettre d’établir pour soi, mais cela ne se dit pas.

Facebook a-t-il des effets sur la «vie normale»?
Je pense que non, si ce n’est cette limite qui est constamment frôlée dans le fait d’expliciter des choses qui devraient rester implicites. C’est le seul effet que Facebook risque d’avoir sur la nature des choses. Mais pour ce qui est du narcissisme de notre société, je pense que Face­book ne fait que participer à un mouvement déjà existant. Facebook est un amplificateur de ces mouvements.

Dans votre livre, il est question d’identité, de «mettre en scène son « moi » intime ou social»… Et malgré tout cela, vous parlez d’une «ère du vide»?
Je pense que Facebook est autant le lieu d’une vacuité que le lieu de l’intelligence collective. On peut militer sur Facebook, entretenir des relations avec les proches, les moins proches, se construire une identité, mais aussi frôler les limites évoquées tout à l’heure.

Facebook. Et moi! Et moi! Et moi!
Aux éditions Hoebeke
Présentement en librairie

Articles récents du même sujet

Exit mobile version