Culture

Kim Nguyen: Suivre le fil

Kim Nguyen: Suivre le fil
Photo: Josie Desmarais/MétroKim Nguyen

The Hummingbird Project, nouveau film du réalisateur québécois Kim Nguyen, ne tient littéralement qu’à un fil : celui que ses personnages tentent de tendre entre le New Jersey et Kansas City dans l’espoir de grappiller une milliseconde d’avance sur les transactions à la Bourse de New York.

Rongé par l’ambition, Vincent (Jesse Eisenberg, The Social Network) convainc son cousin, le génial mais un peu bizarre Anton (Alexander Skarsgård, Big Little Lies), de quitter leurs emplois dans une grande firme financière pour tenter un grand coup. 

Un très, très grand coup en fait : creuser un tunnel en ligne droite sur des milliers de kilomètres afin d’y faire passer la précieuse fibre optique qui leur permettra de transmettre les informations boursières un clin d’œil plus vite que leurs compétiteurs.

Ce défi technologique immense se transforme au cours du film en métaphore sur l’absurdité du système financier actuel.

Comme ses personnages, Kim Nguyen (Two Lovers and a Bear, Truffe, Le marais) voit grand avec son plus grand budget en carrière (16 M$) et une distribution cinq étoiles à laquelle s’ajoute notamment Salma Hayek dans le rôle de la vilaine patronne qui tente de court-circuiter les projets de ses ex-employés.

«Je cherchais quelque chose de plus physique, digne de la tragédie grecque, où je pourrais transporter mes personnages dans la boue, littéralement.» – Kim Nguyen, réalisateur, voulait tourner un film sur le système financier sans être cantonné dans le monde boursier.

Le tout tourné en majorité au Québec, en grande partie dans la région de Thetford Mines, avec une infrastructure semblable à celle utilisée par les véritables perceurs de tunnels.

«En préproduction, j’étais vraiment comme un contractant, se rappelle le cinéaste qui a représenté le Québec aux Oscars avec Rebelle en 2012. On a demandé à des experts de chaque domaine de venir nous parler de la façon dont ça pourrait être fait. On a emprunté leurs machines et on les a amenées dans la forêt, comme si on avait creusé un véritable tunnel finalement!»

N’y a-t-il pas quelque chose d’absurde à mettre autant d’effort pour retrancher une simple milliseconde?
Absolument, et je l’assume. Certains critiques n’ont pas compris le film, disant que les personnages poursuivaient un but absurde. C’est pourtant un des points les plus importants du film pour moi, un de ses buts : démontrer l’absurdité de notre système financier. Je me reconnais beaucoup dans cette absurdité-là en tant que réalisateur. Quand on essaie de faire un film, on y met tellement d’effort qu’on finit parfois par se demander pourquoi on en est rendu là.

On a par contre l’impression que vos personnages sont motivés par le seul profit…
Oui, mais Vincent recherche aussi le prestige et l’appréciation des autres. Et derrière l’argent, il y a une recherche de pouvoir et de reconnaissance. Il y a quelque chose de tordu là-dedans.

Comme dans votre précédent film, Eye on Juliet (qui mettait en scène une histoire d’amour entre deux être séparés par des milliers de kilomètres), vous abordez la question de la technologie et de la place qu’elle prend dans nos vies.
C’est drôle, je n’en avais pas conscience au moment de l’écriture, mais oui, il y a une réflexion sur notre monde actuel et notre géographie qui devient à la fois physique et virtuelle. Je pense qu’il y a une réflexion sur l’expansivité et la relativité du temps en pensant relier New York et Kansas City en une milliseconde. C’est peut-être dans le troisième sous-texte! Je n’aime pas trop parler de ça parce que le film ne m’appartient plus rendu à l’écran, mais j’avais ça en tête en écrivant le scénario.

Vous nous servez des avertissements?
Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, on sent presque que la technologie s’est ancrée en nous, alors que ce n’est pas vrai. On sent qu’on en dépend profondément, et on abandonne de plus en plus notre contrôle sur ça au lieu de s’en libérer. On pourrait dire non à plein de choses, mais pour des raisons de confort ou je ne sais quoi, on le ne fait pas. Ce n’est cependant pas le sujet du film.

Avec son mélange de thriller­ et de comédie, est-ce votre film le plus accessible?
Je pense que c’est ce qui se manifeste jusqu’à maintenant et je l’assume candidement. Quand les critiques regardent le film, ils peuvent être déstabilisés par le jeu de genre. Mais j’essaie de faire un film pour moi. J’essaie de me faire plaisir, non pas en tant que réalisateur, mais en tant que spectateur. Je veux garder la notion d’expérience dans un film, je ne veux pas me payer un trip de réalisateur sans avoir la notion d’une certaine musicalité du film.

Lorsqu’on travaille avec des budgets importants et des acteurs de calibre international, y a-t-il un danger de perdre le contrôle créatif du film?
Je pense que je frôle la limite maximale de budget où je peux garder une certaine liberté créative. Ce sont les acteurs qui financent les films qui te donnent ta liberté créative. Si tu les as, tu peux essayer quelque chose de plus risqué, de plus sombre, de plus challengeant. Ma plus grande crainte est de perdre le premier souffle d’élégance de création. Si, à toutes les étapes du film, tu n’es pas entouré de gens qui sont un peu gamins et qui reconnaissent ce premier souffle et veulent se battre pour lui, il y a beaucoup de dangers.

Qu’est-ce qui en fait un film de Kim Nguyen?
La seule chose que je peux dire, c’est qu’il s’inscrit dans la recherche de choses qui frôlent le réel, mais qui, par leur absurdité et par l’ampleur et la folie de la prémisse, touchent en même temps au surréalisme.