Culture
10:11 17 avril 2019

Le théâtre à la hauteur de bébé

Le théâtre à la hauteur de bébé
Photo: Josie Desmarais/MétroLe comédien Philippe Ducros, le metteur en scène Daniel Brière et les bébés Lorian et Tinwah. La pièce Bébés sera présente du 24 avril au 10 mai au théâtre Espace libre à midi.

«Les gens de théâtre sont des control freaks», confie l’auteur Alexis Martin à notre arrivée dans la salle de répétition d’Espace libre. Sa pièce Bébés, qui met en vedettes quatre poupons et leurs parents comédiens, a de quoi leur faire perdre le contrôle.

L’imprévisibilité se fait sentir dès la séance photo précédant notre entrevue avec deux membres de l’équipe. Alors qu’il devait prendre dans ses bras sa petite Élora devant la caméra, le comédien Philippe Ducros tient finalement bébé Lorian, tout-petit­ de sa collègue Nadine Louis, question de ne pas réveiller sa chouette qui dort paisiblement dans les bras de sa maman.

Le même genre de situation risque de se produire sur la scène que lui, sa conjointe Klervi­ Thienpont et leur petite partageront avec Ève Landry et son bébé Louis, Tienhan Kini et sa petite Tinwah ainsi que Nadine­ Louis et Lorian. La production comptera également sur la participation de Jacques L’Heureux ainsi que sur une narration assurée par Anne Dorval.

«À l’école de théâtre, on nous prévenait de ne pas jouer avec des animaux ou de jeunes enfants. On nous disait : “Vous ne vous en sortirez pas, ils vont toujours avoir l’attention”», se souvient le metteur en scène Daniel Brière. Avec son complice du Nouveau théâtre expérimental (NTE), Alexis Martin (qui cosigne la pièce avec Emmanuelle Jimenez), il a tourné cette mise en garde en défi.

Ainsi, après avoir transformé la scène d’Espace libre en étable en 2016 pour la pièce Animaux, le tandem en fait cette fois une pouponnière avec Bébés.

La célèbre formule «the show must go on» prendra un tout autre sens au cours des représentations de ce spectacle, qui demandera constamment des ajustements à l’équipe de comédiens. «On n’a pas le choix, explique Daniel Brière, on ne peut pas jouer contre un bébé. On ne peut pas faire comme s’il ne pleurait pas. S’il a faim, il faut le nourrir…»

«… s’il a soif, sa mère l’allaitera. On s’ajuste, on s’adapte», complète Philippe Ducros.

Seule certitude : «Il n’y aura pas deux spectacles pareils!» lance Daniel Brière. «Non!» renchérit avec aplomb son collègue comédien.

Les spectateurs seront aux premières loges de cette spontanéité. C’est d’ailleurs un des grands attraits de la pièce. «En tant que spectateur, j’aurais envie qu’il y ait un minimum de chaos dans la représentation. Si tout était parfait et si les bébés étaient dociles, je pense que je serais déçu», ajoute le comédien.

«Travailler avec des bébés désacralise le théâtre. Ça nous empêche de nous prendre au sérieux.»

Daniel Brière, metteur en scène

Quelques précautions ont tout de même été prises pour s’assurer du bon déroulement des représentations. Si, par exemple, un poupon tombait malade, un «bébé stand-by» pourrait le remplacer. Les acteurs, en constante communication, pourront également s’échanger les nouveau-nés selon leurs besoins. «Avec notre attitude relaxe, on est prêts à tout accepter», résume Daniel Brière.

Ces petits êtres humains sont mignons et adorables, bien sûr, mais n’allez pas penser que Bébés est un spectacle enfantin. La proposition théâtrale du NTE invite d’abord et avant tout à la réflexion.

En plus d’observer les nourrissons dans leurs jeux à l’aide d’une caméra GoPro, la pièce s’attarde aux impacts de l’arrivée d’un bébé dans la vie de ses parents. «Parce que ce n’est pas toujours un moment de pure joie, commente Philippe Ducros. Ça change un couple, ça change une mère, ça provoque un grand tsunami, ça déplace les fondations…»

Les bébés seront présents dans chaque scène, précise son collègue. «Si les comédiens jouent une scène de séparation – parce que le bébé est un élément qui peut déranger le couple –, ils tiendront un bébé, ce qui change la dynamique.»

Bébés est le deuxième volet d’une trilogie qui étudie la notion de présence au théâtre. «Pourquoi c’est si fort, la présence­ d’un bébé sur scène?» questionne Daniel Brière.

«On est vraiment dans les fondements du NTE avec cette expérience scénique, poursuit Philippe Ducros, qui suit de près le travail de cette compagnie depuis ses débuts. Qu’est-ce que la présence de bébés bouleverse dans la représentation? Comment nous, en tant que comédiens, on s’ajuste à eux? Qu’est-ce que ça nous dit sur notre métier? C’est extraordinaire!»

Le metteur en scène se dit complètement fasciné par ces petits êtres humains qui ont la faculté de vivre à 100 % dans l’instant présent. «J’ai un tel plaisir à venir répéter. Chaque fois, j’ai hâte de revoir la binette des bébés, de les prendre, de voir sa fille qui rit tout le temps! Je suis arrivé super fatigué ce matin, et elle m’a regardé avec ses petits yeux, c’était formidable! Ce sont de superbes collègues de travail!»