Culture

Jean Leloup: passeport pour un Étrange pays

Jean Leloup: passeport pour un Étrange pays
Photo: Josie Desmarais/Métro/ Josie Desmarais

Ladies and gentleman, après cinq ans d’absence sur disque, Jean Leloup est de retour avec L’étrange pays, un album dépouillé, d’une beauté crue.

Outre un peu de réverbération ça et là, cette contrée musicale est bâtie entièrement sur la voix et la guitare sèche de John the Wolf. Et sur sa poésie, qui se déploie dans toute sa grandeur dans une série d’aventures épiques au pays de la mort, des rêves brisés et des amours disparues.

Mardi, lors d’une séance d’écoute à laquelle Métro a eu la chance de participer, le chanteur de 58 ans ne tenait pas en place devant les journalistes rassemblés dans une petite salle de l’Arsenal.

Comme les nombreux oiseaux qui peuplent ses chansons, Jean Leloup se pose un instant puis se lève et va s’installer ailleurs. Se sert un, puis deux cafés, avant de demander de monter le son. «Plus fort, faut que ce soit plus fort!»

Un peu plus tard, il se relève pour chanter ses propres back vocals. «C’est difficile d’entendre mes chansons et de ne pas les chanter. Un peu comme les singes quand ils se voient dans le miroir!»

Puis, assis à l’écart, les yeux presque clos, il écoute les notes de sa déchirante ballade sans paroles Nouvelle alerte. «Elle est triste celle-là, c’est épouvantable.»

Avec un enthousiasme sincère, le roi Ponpon a présenté les 13 chansons qui composent son neuvième opus solo.

Une œuvre entièrement acoustique, enregistrée par Leloup lui-même à l’aide d’un équipement portatif, loin des studios.

«Je n’aime pas jouer en dedans, explique-t-il simplement. Je trouve ça assez plate : trois minutes et je viens tanné. Je suis capable de survivre. Mais c’est assis dehors que je suis heureux.»

C’est donc dehors que l’album a été composé et enregistré : sur «3-4 balcons à Montréal, à Charlevoix et à Québec aussi», au Costa Rica également, «sur les bords d’un volcan et dans une chambre d’hôtel à proximité de l’aéroport, et même une en Asie peut-être, je suis plus sûr».

Des conditions rudimentaires qui ont dicté le fond et la forme de l’album. Sur L’enfant fou, enregistrée en Amérique centrale, on entend distinctement le bruit des insectes et du vent, alors que sur Nouvelle alerte, c’est le bruit d’une messagerie instantanée qui vient troubler la mélodie.

«Les chansons trop produites, ça commence à m’étouffer. Les trucs arrangés, les logiciels… on veut toujours que tout soit parfait.  Au début je trouvais ça hot, mais là je commence à être tanné.»

«J’ai commencé la guitare à neuf ans. Ça fait donc 49 ans que j’en joue. Putain, ça commence à être sérieux! Ça fait tellement longtemps que je joue de la guitare, on dirait que ça fait partie de moi, comme on parle, comme on marche.» –Jean Leloup

À la base, le projet devait contenir uniquement des versions acoustiques de classique de son répertoire comme Le dôme ou La chambre. Mais au fil du temps, de nouvelles chansons sont apparues dans l’esprit de ce grand voyageur.

«Je voulais aller au bout. Les gens n’ont jamais entendu mes chansons comme je les compose, avant de passer par le studio. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours ça que  j’aime le mieux. On dirait que ça te dit dans ta face ce que ça veut dire.»

/ Josie Desmarais

La mort plane
La mort n’est jamais bien loin dans cet Étrange pays décidément bien sombre. Métaphoriquement dans une pièce comme Le temps, dialogue entre la mort et le temps, ou très concrètement comme dans Au jardin de ma mère, qui traite du décès du père de Jean Leloup.

«C’est une chanson sur comment ils s’aimaient, nuance l’artiste. Ça m’a fait beaucoup de peine de les voir se séparer. Ils se sont tellement trouvés de leur goût. On le voyait; jeunes, ils s’aimaient comme des malades. Mon père était pas pire beau et ma mère était cute en sale. Pour eux, c’était final bâton et ils se sont dévorés jusqu’à tant qu’il n’en reste plus rien.»

À l’aube de la soixantaine (on lui donnerait 15 ans de moins), le créateur d’Isabelle et de Cookie ne craint pas de vieillir, encore moins de mourir.

«Le temps, il passe. Les gens parlent de leur peur du vieillissement et je comprends pas. Ils le savaient pourtant depuis longtemps [qu’ils allaient vieillir­].»

«Quand j’avais 16 ou 18 ans, j’ai lu les premières pages du Livre des morts tibétain. J’y ai appris qu’il faut savoir qu’on va mourir, mais aussi que la mort n’est pas une ennemie, mais une amie que tu consultes quand tu as des choix à faire. J’ai trouvé ça intéressant. Ça fait un bout que je lui jase.»

Pour lui dire quoi? «Attends un peu, pas tout de suite. Il y a trop de trucs que je veux voir.»

Seul, tout seul?
Jean Leloup a écrit, composé, interprété et enregistré ce nouvel album en solitaire. Il a cependant tenu à boucler le processus avec son entourage.

«La musique, faut que les autres l’entendent. On a beau dire ‘‘on joue pour soi’’, mais non. Si je suis le seul à aimer ça, ça veut dire que c’est pas bon.»

«Je ne suis pas un bon juge de mon propre travail, alors je laisse une place pour que les autres décident, surtout vers la fin. Je me suis souvent trompé. Je ne prenais pas la meilleure version, dépendamment de mon humeur. Le dôme, je ne voulais pas la mettre sur le disque, je la trouvais mauvaise. Même chose pour
La chambre. On est censé savoir nous-même, mais on sait pas tout.»


L’étrange pays est disponible vendredi