L’écrivain britannique R.J. Ellory sera de passage au Salon du livre de Montréal pour présenter Mauvaise étoile, son 10e roman en 10 ans, dans lequel deux frères adolescents sont pris en otages par un tueur en série à peine plus âgé qu’eux.
Vous avez un fils adolescent. A-t-il inspiré d’une façon ou d’une autre les jeunes personnages de Mauvaise étoile?
Non, mon fils est bien trop «léger». (Sourire) Il est doux et drôle, très «anglais», alors que les héros de mon livre sont vraiment très sombres. Ce qui est intéressant, lorsque vous écrivez une histoire dont les personnages sont très jeunes, c’est que ça vous renvoie à votre propre expérience de l’enfance. On me pose beaucoup la question : quelle est la différence entre un enfant et un adulte? Je crois, mais c’est juste une idée, que les enfants font confiance, jusqu’à ce qu’on leur donne une bonne raison de ne plus faire confiance. À l’inverse, les adultes ne font pas confiance… jusqu’à ce qu’on leur donne une bonne raison de faire confiance. Comme si devenir adulte, c’était devenir cynique, suspicieux, vis-à-vis des gens, du gouvernement, de la vie.
Cette réflexion, elle est le cœur de ce roman?
Je voulais d’abord écrire un road movie, puis une histoire dans laquelle une situation bien précise entraîne deux personnes très proches, ici deux frères, dans des directions radicalement opposées. Il y a quelques années, un ami me parlait de ses deux fils, des jumeaux. Ils mangeaient la même nourriture, ils portaient les mêmes vêtements, ils fréquentaient la même école. Ils avaient le même sang. Or, l’un était très artiste, sensible et calme, tandis que l’autre était un peu colérique, bêta et ne pensait qu’à jouer au foot. Leur père les aimait chacun avec la même force. Mais il était désemparé. Comment ses bébés pouvaient-ils être aussi différents?
C’est un éternel débat…
L’inné et l’acquis, n’est-ce pas? Est-ce qu’un bébé a déjà une personnalité à la naissance? Et d’où vient-elle? Dans la philosophie orientale, on estime que l’être humain est spirituel par essence. Que cet esprit vient de quelque part et va quelque part. Et que notre cœur et notre cerveau ne peuvent pas être à l’origine de notre personnalité. Comment devient-on Mozart, Steinbeck ou Hitler? On se pose ces questions depuis la nuit des temps. Je ne suis pas sûr d’avoir la réponse…
Mauvaise étoile nous dit aussi qu’on a toujours le choix de changer…
On me pose beaucoup de questions sur le destin, la fatalité. La mauvaise étoile. (Sourire) Est-ce qu’une personne peut être maudite toute sa vie? Si le destin existe, l’être humain a-t-il le pouvoir de le changer? D’après moi, même quelqu’un qui a un passé «trouble» peut un jour faire le bien. Tennessee Williams disait : «La chance, c’est de croire qu’on est chanceux.» Et puis on connaît tous ces gens qui disent «Quoi que je fasse, rien ne va.» Comme si le destin justifiait leurs erreurs, leur paresse, leur décision de ne pas essayer de changer…
Avez-vous vécu, comme vos personnages, un tournant, un événement qui a tout fait basculer?
Oui. Je suis allé en prison, à l’âge de 17 ans, pour des faits de petite délinquance. J’étais dans une toute petite pièce, avec un lit, une chaise, tout seul pendant six semaines. Je me suis dit : «Tu es à un croisement. Tu peux continuer dans la même direction, fuir, te cacher toute ta vie. Peut-être mourir jeune. Ou bien emprunter l’autre chemin, plus incertain, plus difficile. Mais qui te permettra de survivre et d’être une personne bien.» Je ne savais pas où j’allais, mais c’est la voie que j’ai choisie.
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Est-ce que les deux Roger coexistent toujours? L’ange et le petit diable?
(Rires) Ils existent en chacun de nous, non? J’ai un problème avec les polars où le personnage central a toujours raison. Il prend toujours les bonnes décisions, il utilise toujours son intuition à bon escient. Alors que dans la réalité les gens font des erreurs, plein d’erreurs. C’est omniprésent dans mes livres. Je vous présente un bon mec, et je vous montre ensuite son mauvais fond. Ou l’inverse. Je vous présente un méchant, et je vous fais découvrir ce qu’il y a de beau en lui. Il n’y a pas de noir, pas de blanc. Juste les couleurs entre les deux.
Mauvaise étoile est très cinématographique. Au fil des pages, on pense à plein de grands road movies criminels. A Perfect World de Clint Eastwood, The Night of the Hunter de Charles Laughton, voire Natural Born Killers d’Oliver Stone…
… Badlands de Terrence Malick aussi. Le cinéma imprègne toute mon œuvre. Quand j’étais gamin, je passais les vacances d’été avec ma grand-mère qui était une grande fan de l’âge d’or d’Hollywood. On regardait des films d’Hitchock, et tous les classiques des années 1960 avec James Stewart, James Cagney, Bogart et Bacall. Les dialogues étaient superbes et les images si belles, si puissantes. Ce cinéma, c’est la colonne vertébrale de ma culture. Même si j’ai lu des tonnes de livres, je crois que la façon dont je raconte des histoires est bien plus influencée par le cinéma que par la littérature.
L’an dernier, vous avez été accusé d’avoir écrit des critiques de vos propres romans sur Amazon. Que s’est-il passé exactement?
C’est très simple. Lorsque mon premier livre est sorti, il y a 10 ans, un membre de ma famille a écrit une chronique sur Amazon, en utilisant mon compte car il n’en avait pas. Cette personne a recommencé pour chaque livre suivant, une petite tradition stupide, en buvant un verre de vin. Ça fait 10 critiques, pour 10 livres, en 10 ans. Dans les journaux, les choses ont été présentées bien différemment. J’assume, car je ne veux pas que cette personne de ma famille soit exposée dans les journaux. Et ça n’a pas été facile…
Vraiment?
J’ai reçu plus de 600 courriels de gens me traitant de diable, quatre personnes m’ont menacé de mort et des paparazzis ont suivi mon fils en voiture, depuis l’école. Au point que ma famille a du déménager, aller vivre chez mon frère quelque temps. Aujourd’hui encore j’ai du mal à réaliser. Je sais bien que certains journalistes adorent déformer les faits pour les rendre les plus sensationnels possible. Mais ce qui me déçoit, c’est que certaines personnes aient choisi de croire un mensonge, plutôt que la vérité.
Mauvaise étoile
Aux éditions Sonatine
Présentement en librairie
