Culture

Robyn Doolittle: «Chez moi, ça ressemble à Homeland»

Journaliste au Toronto Star, Robyn Doolittle, 29 ans, est une des trois personnes qui ont visionné la fameuse vidéo de Rob Ford fumant du crack et qui ont exposé l’affaire au monde entier en mai 2013. Mais l’histoire n’était pas finie. Et elle ne l’est toujours pas. Dans son nouveau livre, Crazy Town: The Rob Ford Story, cette reporter qui n’a pas froid aux yeux retrace le parcours sinueux de l’homme dont les frasques ont captivé la planète, et de sa famille, les autoproclamés «Kennedy du Canada».

Dans votre livre, vous racontez qu’[en mars 2012] votre patron au journal, Graham Parley, vous a confié avoir entendu que, le jour de la Saint-Patrick, au bar le Bier Markt, un employé avait supposément «surpris Rob Ford en train de sniffer de la coke (…) avant que la sécurité ne le mette dehors». Une révélation à laquelle vous avez répondu : «Wow.» Sentez-vous que ces trois lettres, ce «wow», résument bien ce que vous avez vécu et ce dont vous avez été témoin depuis que vous couvrez ce qui se passe à l’Hôtel de Ville?
Oui. Les gens me demandent souvent si je pensais, au départ, que cette histoire deviendrait aussi grosse. Et je peux honnêtement répondre que non. Je sens réellement que les événements se sont enchaînés non-stop dans la dernière année. En fait, non, dans les deux dernières années, car [l’incident de la Saint-Patrick], c’était en mars 2012. C’est fou, je perds la notion du temps!

Vous racontez les minutes qui ont précédé la publication [en mars 2013] d’un de vos articles écrit en collaboration avec votre collègue Kevin Donovan, où vous révéliez que le maire s’était pointé dans un bal militaire complètement intoxiqué. Vous écrivez : avec la parution de ce papier, «les choses vont désormais être différentes. Pour le maire, pour la ville, pour The Star et pour moi.» Sentez-vous que, par une étrange équation, ces quatre choses – et surtout vous et le maire – sont désormais liées pour toujours?
Oui. C’est une drôle de situation… Depuis un an, je passe la plupart de mes journées à penser à Rob Ford! Les amis qui sont passés me voir dans les derniers mois ont tous gloussé en entrant dans ma maison. J’ai un tableau d’affichage géant, avec des articles de journaux partout, des photos partout… Ça ressemble à Homeland. Je suis consciente que tout cela est plutôt ironique.

Depuis que l’histoire a éclaté, plusieurs émissions comiques ont parodié Ford, que ce soit aux États-Unis, au Québec ou dans le reste du Canada. Mais un commentaire qui revient souvent, c’est que même le meilleur des imitateurs ne peut arriver à saisir toute la flamboyance et le côté caricatural de ce personnage. Pensez-vous que, peut-être, cette impossibilité à capturer l’essence comique de Ford vient du fait que, aussi folle soit-elle, son histoire est, essentiellement, une tragédie?
Complètement. Tant de gens – surtout à l’extérieur de Toronto, où l’impact négatif ne se fait pas sentir aussi fortement – se font prendre au jeu des vidéos YouTube absurdes et des moqueries, mais en réalité, ce que nous voyons, c’est un homme en train de mourir… [Blue Ice Pictures] a récemment acquis les droits [pour la télévision et le cinéma] de mon livre, et une des choses qui m’a réellement plu chez le producteur [Daniel Iron], c’est qu’il semblait réellement comprendre, comme je l’ai toujours dit, que l’histoire de Rob Ford est une histoire triste et qu’elle doit être traitée avec précaution.

À plusieurs reprises, vous rappelez au lecteur qu’être maire de Toronto, c’est une tâche et une responsabilité gigantesques. Sentez-vous que, durant toute cette crise qui est loin d’être terminée, l’importance de la position qu’occupe Rob Ford a été sous-estimée?
La raison pour laquelle je reviens aussi souvent sur ce point, c’est que beaucoup de gens me disent : «Écoute, ce gars-là a des problèmes de dépendance, laisse-le tranquille», comme si ce n’était pas juste d’en parler. Et, même si je conviens que c’est une tragédie absolue, [Ford] a plus qu’assez de soutien pour faire un arrêt de travail et recouvrer sa santé. Mais il refuse de le faire. Ce que j’essaye d’illustrer, c’est que ce n’est pas une lutte d’ordre privé; la ville entière est engagée là-dedans. Cet homme est à la tête de la plus grande ville du pays, et il est apparemment connecté à un gang de rue présumé. Il a aussi des amis impliqués dans le milieu interlope, et un de ses copains est accusé d’extorsion en lien avec la vidéo de crack… Ce sont de très sérieux problèmes.

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Vous avez dit dans plusieurs entrevues être fatiguée que les gens vous comparent à Zoe Barnes [le personnage de la journaliste dans la série House of Cards], qui fait des choses immorales et contraires à l’éthique pour obtenir de l’information. Pensez-vous que ces comparaisons constantes disent quelque chose sur la façon dont les journalistes sont perçus et est-ce que cela vous inquiète? Ou pensez-vous plutôt que ce sont des comparaisons certes irritantes, mais inoffensives?
Je dois dire que ça m’inquiète un peu… Ce que je trouve surprenant, c’est que la plupart des gens qui me disent : «Tu es l’incarnation de Zoe Barnes!» pensent sincèrement que c’est un compliment. Je ne sais pas s’ils comprennent que la façon dont elle agit professionnellement est complètement incorrecte et que jamais dans cent ans je ne penserais à faire des trucs pareils! Bref, je trouve que ça met en évidence l’idée selon laquelle beaucoup de gens ne sont pas conscients des frontières éthiques immenses que les journalistes possèdent. Dans mon travail, je me demande constamment : «Est-ce que ceci est approprié?» «Et ça?» Même pour les plus petits détails. Donc oui, c’est un peu irritant de me faire comparer à ce personnage, mais je sais que ce n’est pas méchant. Lorsque ça m’arrive, j’explique simplement que je lui ressemble peut-être physiquement, mais que NON, je ne couche pas avec des sources pour obtenir de l’information pour mes articles!

Au fur et à mesure que l’histoire de votre livre avance, le rythme de votre écriture change, s’accélère. Aux environs de la page 210, quand vous racontez le moment où un jeune homme, Mohamed Farah, vous approche pour vous dire qu’il a en sa possession une vidéo où on voit le maire fumer du crack, et que vous discutez avec votre rédacteur en chef, Michael Cooke, l’avocat et d’autres supérieurs du Star pour savoir si oui, ou non, il faut payer [pour obtenir ladite vidéo], les mots déboulent à une vitesse folle. Ces passages si rythmés, étaient-ils aussi les plus excitants à écrire?
Je n’ai pas écrit le livre en ordre, en fait. J’ai commencé en juillet, et c’est la fin que j’ai écrite en premier. Tout arrivait si vite! C’était étrange puisque, comme tout se produisait en temps réel, souvent, je finissais d’écrire une partie et un autre événement survenait, je devais retourner à la base et faire des changements. C’est réellement le plus grand défi que j’ai eu à surmonter en écrivant ce livre: essayer d’anticiper ce qui allait arriver! J’ai été chanceuse, bien sûr, que la police annonce qu’elle avait la vidéo en sa possession avant la publication, ce qui m’a donné assez de temps pour faire des révisions à ce sujet. Mais c’est vrai que les événements se sont enchaînés de façon frénétique. Et j’espère que le livre parvient à capter la vitesse vertigineuse à laquelle tout s’est enchaîné.

Vous écrivez aussi que, au moment de révéler ce que vous saviez au grand public, vous sentiez réellement que l’investigation que vous aviez menée avec votre collègue Kevin Donovan [au sujet de Rob Ford] pouvait paver la voie à une «conversation plus honnête»; à «une conversation à laquelle la ville de Toronto méritait de prendre part». Est-ce aussi une des raisons pour lesquelles vous avez écrit Crazy Town?
Assurément. Et je sens désormais que cette conversation est réellement en train de prendre place, que le dialogue est ouvert. Je trouve ça très bien. Je travaille sur cette affaire depuis 2011. Au fil du temps, nous avons amassé tant de détails et d’information! Lorsque ces détails avaient un lien avec la famille du maire ou avec des questions plus sensibles, c’était difficile de simplement les inclure dans un article, juste comme ça. En même temps, je crois que ces détails font partie d’un contexte; un contexte important qui peut aider à comprendre l’historique de Rob Ford avec la drogue, le mensonge, la tension, l’ambition. J’étais heureuse de pouvoir inclure toutes ces informations dans un seul récit.

Crazy Town: The Rob Ford Story
Éditions Penguin

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