Dans Is the Man Who is Tall Happy?, présenté jeudi soir dans le cadre de Docville, Michel Gondry montre la grande humanité de ce penseur gigantesque qu’est Noam Chomsky. Mais à chaque instant de cette discussion animée, c’est aussi l’humanité du cinéaste qui transparaît.
«Pour commencer, pouvez-vous me raconter le premier souvenir de votre vie?» C’est par cette question que débute l’échange entre Michel Gondry et Noam Chomsky. De sa voix berçante, ce dernier commence à raconter l’histoire de sa tante qui essayait de lui faire avaler, sans succès, du gruau. Il avait un an et demi.
Et le premier souvenir que le réalisateur français garde du tournage de Is the Man Who Is Tall Happy?, quel est-il? «Je me souviens que j’étais très nerveux», nous dit-il au bout du fil. Nerveux de ne pas comprendre ce que lui expliquait le célébré professeur, nerveux de ne pas se faire comprendre à son tour. Dans une scène, Gondry tente d’ailleurs d’expliquer son point de vue à Chomsky qui, ne saisissant pas tout à fait ce que le cinéaste veut dire, le contredit, puis le corrige. Dans la scène suivante, on entend le réalisateur avouer en voix off: «As you can see, I felt a little bit stupid here.»
C’est en effet en anglais que le créateur de Eternal Sunshine of the Spotless Mind et La science des rêves a assuré la narration de ce long métrage à la facture si particulière, racontant, avec un accent français prononcé et charmant, les diverses étapes qui ont jalonné ses tête-à-tête avec le renommé intellectuel.
Son documentaire d’animation offre ainsi non seulement une plongée dans la pensée du célèbre linguiste, philosophe et activiste américain, mais nous permet aussi de faire une incursion dans son monde à lui. Car, entre les extraits d’entrevues, Gondry parle du temps qui file, de son autre projet, L’écume des jours, qu’il a mis sur la glace pour finir ce docu et de la quasi-obsession qu’il a de terminer le film rapidement parce que «professeur Chomsky is not getting any younger». Ces confessions étaient-elles une façon, pour le réalisateur, dessinateur et animateur, d’enlever un poids de ses épaules? D’humaniser le processus? «Ces moments, c’étaient des bouffées d’air frais!» s’exclame-t-il.
Il faut dire que, pendant les discussions filmées, dans lesquelles il était beaucoup question de notre rapport au langage, les barrières linguistiques se sont parfois dressées. Par exemple, Gondry avait du mal à prononcer le terme «endowment». En revanche, il a appris un mot à Chomsky. «Oui! Téléportation!» se souvient-il, un sourire dans la voix. Au fil des entretiens et du film, on voit d’ailleurs la dynamique changer, le penseur se faire «plus réceptif». «Au deuxième rendez-vous, je lui ai montré des extraits des animations que j’avais faites de notre première rencontre. Il était content. Je crois qu’il m’a pris plus au sérieux.»
À un moment, Noam Chomsky avoue que, «même s’il respecte beaucoup ceux qui écoutent de la musique rock, il n’en écoute pas lui-même». Est-ce que cela a fait un petit pincement au cœur de Gondry, qui est batteur du groupe Oui Oui et a créé moult vidéoclips, entre autres, pour Björk et Daft Punk? «Pas du tout! C’est aussi pour ça que j’ai choisi d’utiliser de la musique classique.»
Les paroles du professeur Chomsky sont donc bercées par une musique douce du compositeur Howard Skempton, mais aussi par le son intermittent de la caméra Bolex vintage du cinéaste, qui fait un bruit d’enfer. Une relique à laquelle il dit avoir «un attachement particulier». Dans les animations de Is the Man Who Is Tall Happy?, cette caméra adopte des caractéristiques humaines, le projecteur se transformant en nez, l’appareil étant affublé d’yeux… Un autre objet pour lequel Michel Gondry exprime son amour dans cette œuvre: les stylos Sharpie, grâce auxquels il a animé le film et qu’on voit danser dans le générique. «J’adore les Sharpie! Je suis un Sharpie-hoarder!» s’amuse-t-il.
Ceux qui ont vu The We and The I, film de 2012, se souviendront que Gondry y suivait un groupe d’ados dans un bus scolaire du Bronx. Cette œuvre avait un aspect improvisé, libre. De la même façon, dans Is The Man Who is Tall…, le réalisateur arrivait préparé à ses entretiens, mais souvent, Chomsky déviait de ses questions pour l’entraîner sur des chemins différents.
Le cinéaste dit toutefois aimer ces imprévus; il apprécie pouvoir réagir quand son protagoniste s’éloigne et le suivre là où il va. Il fait un parallèle avec les entrevues qu’il donne, lui, au sujet de son travail. Ajoute qu’il n’apprécie pas les échanges où tout est coulé d’avance dans le béton. «Je n’aime pas quand les journalistes veulent m’entraîner quelque part, me faire dire quelque chose; quand ils ne rebondissent pas sur mes réponses. Je n’aime pas me sentir manipulé.»
Michel Gondry en 5 films
1. Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004)
2. La science des rêves (2006)
3. Be Kind Rewind (2008)
4. The Green Hornet (2011)
5. The We and the I (2012)
Is the Man Who Is Tall Happy?
Au cinéma Excentris
Jeudi soir à 20 h
