Lorsque son père disparaît, un jeune garçon haïtien quitte son pays et part à la recherche de sa mère, qu’il croyait décédée. Sur la route qui le mènera à Miami, à New York, puis à Montréal, il croisera des oubliés, comme lui, des marginaux, des fantômes passant inaperçus aux yeux des autres. «Des anges», dira-t-il. Après Snow and Ashes et Sur le rythme, le réalisateur québécois Charles-Olivier Michaud explore l’Exil dans un film aux airs de fable poétique.
Exil, c’est un film constamment en mouvement. Les paysages défilent sans cesse, les lieux changent. Sur le plan de la réalisation, ça devait être particulièrement stimulant, non?
C’était vraiment le fun à faire! J’aime faire des films qui voyagent, qui se promènent. Et de voyager en faisant un film, c’est la meilleure chose au monde.
La narration de Stanley Péan (qui n’était pas présente dans la première version du film), a une dimension métaphorique, qui transforme la quête extérieure du personnage en quête plus intérieure. Est-ce dans ce sens-là que vous l’avez travaillée?
Oui. On voulait donner du recul à l’histoire de ce garçon qui a vécu ce parcours, et qui, 20 ans plus tard, raconte ce qui s’est passé. Il a mûri, et ce qu’il a vécu, d’Haïti à Montréal, l’a défini en tant qu’homme et lui a donné les outils pour pouvoir réfléchir sur lui-même. Impliquer Stanley, c’est une décision qui est venue tard dans le processus, mais je trouvais que c’était une bonne idée, parce qu’il a une belle voix et que ça donnait une perspective différente au film.
Le mot «exil» est un mot très fort, chargé, lourd de sens. Est-ce le titre que vous voyiez dès le départ?
Oui. Ce qui est très drôle, c’est que c’est un titre que j’avais pour un autre projet. Je l’aimais trop et comme l’autre projet ne se faisait pas, j’ai décidé de l’utiliser pour celui-ci! Mais, oui, c’est chargé. Ce mot évoque le sort du garçon et de tous ceux qu’il représente. Que ce soit les Haïtiens en exil, ou tous les gens qui sont en exil, loin de leurs origines…
Je n’ai pas vécu ça comme le personnage – moi, je viens de Saint-Romuald, sur la Rive-Sud de Québec! –, mais j’ai voyagé beaucoup. J’ai étudié aux États-Unis, j’ai vécu en Asie, puis à Montréal… Je me suis toujours cherché un peu. Aujourd’hui, je suis plus mature. (Rires) Mais j’ai longtemps pensé que ce que je voulais trouver était ailleurs, tandis que c’était en moi. J’ai donc transposé ce que j’ai vécu dans le personnage qui, naïvement, pense qu’il va retrouver sa mère. Mais c’est lui-même qu’il va découvrir. La mère, c’est le moteur qui le mène, mais il y a autre chose qui le drive: il se sauve. De quelque chose, d’une menace, de lui-même. Il a une détermination obstinée, pure et dure. Il est têtu. Il avance.
Est-ce pour cette raison qu’il ne dit jamais merci? Le contrevenant joué par Paul Doucet le lui fait même remarquer à un moment donné…
En fait, dans le scénario, il y avait des mercis, mais je ne voulais pas que le personnage les dise. Je ne voulais pas qu’il dise bonjour non plus. Je voulais juste qu’il demande. C’est un jeune de peu de mots, qui ne met pas de gants blancs. Il dit qu’il a faim, il dit aide-moi. Pour lui, c’est naturel que les gens l’aident, même s’il découvrira que personne n’est bon avec lui…
Et votre lien avec Haïti, c’est…?
C’est Exil. C’est tout. (Sourire)
Avant le film, vous n’aviez pas de lien particulier avec le pays?
En fait, il m’a toujours intéressé. J’avais lu L’énigme du retour, de Dany Laferrière. Et pour moi, Exil, c’est L’énigme du retour à l’envers. Au lieu de retourner en Haïti chercher son père, c’est le fils qui part d’Haïti chercher sa mère. Il quitte ses traces, il quitte ses origines. J’aurais pu penser à l’Asie, j’aurais pu penser à d’autres endroits. Je trouvais aussi que c’était le fun de tourner en hiver à Montréal. Puis, à Haïti. C’était complètement contrasté.
Outre les scènes d’hiver, il y a aussi beaucoup de scènes de nuit. Vous ne vous êtes pas simplifié la tâche!
Non, je ne me suis pas simplifié la tâche! (Sourire) Mon directeur photo Jean-François Lord – avec qui je travaille tout le temps – et moi, on a pensé le film comme ça. Visuellement, je voulais vraiment que ce soit un trip de textures.
«Ce film m’a ouvert les yeux sur le monde»
Avec Exil, Charles-Olivier Michaud rappelle qu’aucune vie n’est linéaire et que les parcours qui nous mènent là où nous sommes sont tortueux et complexes.
«Comme bien du monde en Haïti, j’ai grandi avec l’idée que les États-Unis étaient une terre d’accueil pour les déshérités», entend-on Stanley Péan narrer lorsque le protagoniste d’Exil débarque en sol américain. La réalité que le jeune garçon, incarné par Francis Cléophat, découvrira sera tout autre, son destin se mêlant à celui de tous ces immigrants venus chercher, comme lui, un bonheur impossible.
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Dans une scène marquante, on voit l’adolescent se promener au centre-ville de Montréal, rue Sainte-Catherine, vêtu d’un manteau taché de sang. C’est l’hiver, il neige, les passants le croisent sans lui jeter un regard. C’est du cinéma, c’est une fiction, mais la réalité n’est jamais bien loin. «C’était du vrai monde. Et ils passaient et l’ignoraient, se souvient Michaud. Je me suis dit: bon, là c’est un film, mais (disons que ce serait vrai) ces gens n’auraient aucune idée que ce petit gars-là est parti d’Haïti en bateau, puis qu’il a marché, roulé en camion et rencontré toutes sortes de personnages fuckés, avant d’arriver ici.»
«Souvent, on juge, ajoute le réalisateur. Le gars qui est chauffeur de taxi, cet autre qui fait la vaisselle dans un Ashton ou dans un McDo… On ne se demande pas quel a été le parcours qui l’a mené là. On ne regarde pas les autres, on les ignore. Souvent, on ne leur donne pas une seconde chance. Mais que l’on vienne de Trois-Rivières, de Québec ou d’Haïti, tout le monde a une histoire et il faut en tenir compte.»
