« Une grande partie du génie réside dans sa capacité de tirer profit, pour soi et sa science, de tous les incidents de la vie. […] » Georg Christoph Lichtenberg
Fin de l’année 2019, alors que la lune de miel entre la population et la CAQ tire tranquillement sa révérence, voici qu’une pandémie frappe à la porte. Gracieuseté du virus Sars-Cov-2. Tout portait alors à penser qu’un gouvernement ayant à jongler avec cet insaisissable événement serait condamné à baigner dans l’eau chaude. Mais surprise: ce fut un mariage presque parfait.
En effet, pour la CAQ et la COVID, les astres semblent être alignés. C’est que la pandémie donne l’occasion au gouvernement de décliner diverses propositions qui sied comme un gant à son ADN. Et qui, en un sens, auto-légitime sa raison d’être : gestion au jour le jour, resserrement légal, état d’urgence, philosophie de l’effort et du management, stratégies « bâton-carote ». La CAQ, à défaut d’avoir une stratégie sanitaire digne de ce nom, a misé sur une sorte de « réactivité gestionnaire » empreinte d’une parure objective et chiffrable. Le tout enrobé d’un mantra opérationnel, paternaliste et performatif.
La CAQ se fait présente, respectable, elle fait acte de sérieux, notamment via ses messes télévisuelles. Elle présente des mesures et des récompenses à la clef. Elle met de l’avant une prise en charge – présentée comme une nécessité en cas de crise, à coup de confinements généralisés et de codes de couleurs permettant une différenciation sociale au sein de la population. Ce qui contribue à créer un référant comparatif, mais aussi une notion d’effort citoyen. Par ailleurs, cette communication politique permanente et des chiffres quotidiens – souvent non remis dans leur contexte plus large, vient enraciner l’état d’urgence dans les esprits et sert de « baromètre » pour la suite. De même que légitiment les nouvelles mesures, même les plus sanitairement douteuses (le couvre-feu).
Tout ceci donne une formidable impression de bonne gestion et de contrôle de la situation. La CAQ, avant d’être un melting-pot d’adéquistes, de péquistes et de libéraux – « Des regards neufs à travers de vieux trous. » (Lichtenberg) – c’est l’assurance d’hommes et de femmes pratiquant les méthodes de l’entreprise, le pragmatisme comptable, l’efficacité et le bon sens comme valeurs cardinales. En somme, l’assurance que la maisonnée sera gentiment gérée pour vous. Un ‘‘Laissez nous nous occuper de vos affaires, tout ira bien, suivez nos consignes’’ en quelque sorte.
C’est un lieu commun certes, mais la CAQ aimer gérer. Gérer, simplement. Pas de grand projet mobilisateur, pas de révolution sociale à l’horizon, ni beaucoup de cohérence stratégique à long terme, mais l’assurance d’une gestion à la petite semaine des affaires de l’État. Cela en rassure plus d’un. Et c’est compréhensible. Il faut dire que cela a un charme certain tant il permet de s’offrir l’impression d’une pause politique. C’est aussi l’avantage qu’offre d’arriver à la suite des années libérales. Pour plusieurs, un « pas si pire » est mieux qu’un « décevant ». Qui plus est, la CAQ peut particulièrement se distinguer de l’opposition. Il lui est aisé d’afficher un doux nationalisme via un théâtre d’empoignade avec le fédéral, s’inscrivant intelligemment entre le laisser-faire du PLQ et les aspirations souverainistes du PQ. Parallèlement, elle peut servir la leçon de « réalisme » au QS en lançant : ‘‘pas le temps pour la révolution, on doit gérer la pandémie’’.
Pas grave si l’incarnation symbolique du ‘‘bon père de famille’’ se montre trop surprotecteur et infantilisant. Pas grave si on impose bien souvent à coup de décret ministériel. Pas grave si la santé publique n’a pas de protocole efficace de dépistage, de pistage, d’isolement et de traitement efficace. Comment de fois a-t-on renvoyé les gens chez eux, sans traitement, en attendant l’aggravation des symptômes? Pas grave si on est
incapable de produire des masques chez nous et de mobiliser convenablement les entreprises dans la lutte. Pas grave si on est incapable de regagner la confiance des travailleurs et travailleuse de la santé.
Ce n’est qu’insignifiance devant l’irrésistible triomphe de la gestion à la petite semaine. Car l’idéologie gestionnaire est rassurante. Plus encore, elle veut notre bien. Pourquoi s’en priver?
Étienne Boudou-Laforce
