Jeux vidéo
18:15 22 juin 2020 | mise à jour le: 22 juin 2020 à 18:30

Opinion – L’histoire de The Last of Us II est-elle si bonne que ça?

Opinion – L’histoire de The Last of Us II est-elle si bonne que ça?

La semaine dernière, le plus récent titre de Naughty Dog, et le jeu que plusieurs considèrent comme le chant du cygne du Playstation 4, The Last of Us 2, a été lancé officiellement.

Si les critiques ont été dithyrambiques (pour notre part, on vous rassure que ni Sony ni Naughty Dog ne nous ont fait parvenir autre chose qu’une paire de codes à des fins de critique, même si on aimerait bien recevoir les voyages en 1ère classe que toute le monde sur Twitter semble reprocher aux journaliste de jeux vidéo d’accepter), les critiques des joueurs sont beaucoup plus divisées.

Je dois vous avouer avoir été perplexe au début. Quand le jeu est sorti, j’étais rendu à la moitié de l’aventure, et tout me semblait excellent: les graphismes sont sublimes, le gameplay plaisant et précis, et l’histoire intrigante et imprévisible.

Qu’est-ce qui pouvait bien expliquer cette moyenne de 40% de la part des joueurs sur Metacritic, une différence de 55% (!!!) avec la note des critiques?

Finalement, il s’avère qu’une partie des joueurs sont très déçus de l’histoire. Ces critiques sont-elles méritées? On en discute.

AVERTISSEMENT: LA SUITE DE CE TEXTE CONTIENT DES SPOILERS IMPORTANTS.

Une mort controversée

Pour beaucoup, le crime impardonnable de The Last of Us 2, c’est de tuer Joel dans les toutes premières heures de jeu.

On sait que Joel et Ellie sont en froid, ce qui n’empêche pas cette dernière d’arriver à la rescousse quand elle apprend que celui qui lui sert de figure paternelle est porté disparu.

Mais c’est trop peu, trop tard: il se fait assassiner à coups de bâton de golf par Abby, un nouveau personnage, alors qu’elle ne peut que regarder, impuissante.

Pour plusieurs, c’est une immense déception. On voulait du changement, mais pas tant que ça. Les joueurs s’étaient attaché au duo de Joel et Ellie, et espéraient simplement une nouvelle aventure mettant en vedette la paire.

Mais c’était impossible: Joel devait mourir.

Ce n’est plus l’histoire de Joel

Il y a une raison pour laquelle Joel ne pouvait revenir; ce n’était plus son histoire.

En fait, à la fin du premier Last of Us, quand il décide d’aller à l’encontre du voeu d’Ellie, et de d’assassiner l’entièreté de l’hôpital (des victimes innocentes, par ailleurs) et d’ainsi priver l’humanité de son salut, tout en mentant à Ellie, il brise de façon irrémédiable leur duo.

Imaginez que Joel ait survécu; qu’aurait été l’histoire? 30 heures d’Ellie qui boude Joel? Ellie, à la fin du jeu, peut bien dire qu’elle aimerait essayer de pardonner Joel, mais on sait que la route serait ardue; il lui a volé son destin, sa raison de vivre, et a condamné l’humanité en son nom.

Chaque fois qu’un des amis d’Ellie ne revient pas d’une patrouille, tué par un infecté, chaque fois qu’elle tue un infecté, elle ne peut que voir quelqu’un condamné par sa faute. Et surtout, par celle de Joel.

C’est une faute trop grande à pardonner.

Il n’aurait pas été possible de présenter une nouvelle aventure de Joel et Ellie sans balayer l’ampleur du crime de Joel sous le tapis. Et ça aurait été dommage.

Le problème Abby

L’autre grande récrimination des joueurs, c’est qu’ils détestent Abby.

C’est sûr qu’elle ne fait pas grand chose pour se faire aimer: la première fois qu’on la voit, Joel lui sauve la vie, mais elle en profite pour l’assassiner violemment.

Puis quand on la revoit une seconde fois, elle tue Jesse, bat Tommy et menace Ellie avec une arme à feu.

On a déjà vu mieux pour se faire des amis.

Mais c’est à ce moment que le jeu essaie quelque chose d’audacieux: il nous fait passer la quinzaine d’heures suivantes dans la peau de celle qui semblait jusque là être la principale antagoniste du jeu.

En découvrant son passé, on voit que sa vie est le reflet de celle d’Ellie. Son père, un médecin altruiste et sympathique, se fait violemment assassiner… par Joel.

Comme Ellie le fait dans la première moitié du jeu, elle part alors en quête pour se venger.

En quoi sa vengeance est-elle moins légitime que celle d’Ellie? Son père tentait de faire la bonne chose, de sauver des vies, mais il a été assassiné froidement.

Et quand elle retrouve l’assassin de son père, Joel, elle le tue, violemment, certes, mais en épargnant Ellie et Tommy. Elle n’est pas dénuée de sens moral, elle est simplement aveuglée par la vengance.

Comme Ellie.

Reste à voir si vous serez mieux qu’Abby et Ellie: serez-vous aussi aveuglés par la vengeance, incapables de pardonner Abby? Ou saurez-vous trouvez la compassion que nos protagonistes recherchent?

Deux messages, deux résultats

Toute oeuvre qui vaut son pesant d’or tente de dire quelque chose. Et ce n’est pas parce qu’un message est simple qu’il est pour autant inintéressant; l’oeuvre entière de Miyazaki n’a qu’un seul message, tout simple (« il faut protéger la nature »), et peu de gens viendront dire que ses films ne sont pas intéressants.

The Last of Us 2 tente de dire deux choses.

Un premier propos des plus intéressants

Le premier message est le même que celui du premier titre: « Si on ne fait pas face à ses blessures, on se condamne à l’horreur ».

Dans le premier titre, Joel ne fait jamais face à la mort de sa fille lors de l’éclosion de l’épidémie. Sa solution, au contraire, est de se fermer au monde. Au fil de son périple avec Ellie, il se réouvre peu à peu… mais ce n’est pas une véritable guérison. Il n’a pas fait son deuil, il a simplement remplacé sa fille par Ellie.

Ainsi, quand il doit faire le choix terrible d’abandonner Ellie ou de tourner le dos à l’humanité, il fait le mauvais choix, parce qu’il n’a jamais su faire face à ses démons.

Ellie se retrouve dans la même situation dans The Last of Us 2. La mort de Joel est un traumatisme qu’elle peine à surmonter. Elle est prête à risquer la vie de tous ceux qu’elle aime dans sa quête aveugle de vengeance. Abby, qui a su surmonter ses propres démons en voyant l’humanité chez un de ses ennemis jurés, un séraphite, lui donne une seconde chance; elle laisse Ellie vivre, si elle renonce à sa quête de vengeance.

Mais voilà; Ellie ne fait pas face, elle non plus, à ses blessures. La lecture de son journal nous indique qu’elle refuse de parler de Joel à Dinah, son amoureuse. Ellie ne fait pas son deuil elle non plus, et elle en paie le prix en subissant des crises de panique intenses.

Quand Tommy lui présente une nouvelle occasion de se venger, elle la saisit au vol, espérant ainsi régler ses problèmes sans leur faire face.

Heureusement, à la dernière minute, elle accepte de laisser Abby partir. Comme elle va tuer Abby, un souvenir heureux avec Joel lui revient, et elle relâche son emprise sur Abby. Sa salvation ne se trouve pas dans la vengeance; elle doit faire face à sa souffrance, et entretenir le souvenir de Joel.

Un deuxième propos plus maladroit

La seconde leçon de The Last of Us 2 est amenée de façon plus maladroite. Le jeu essaie de nous dire que « la violence mène à la violence ».

Ce n’est pas une mauvaise leçon en soi, mais les mécaniques de jeu viennent miner le message.

Par exemple, quand vous tuez un être humain, ses compagnons vont souvent crier son nom, la voix pleine de souffrance.

Ce qu’on doit comprendre, c’est ce que cet ennemi anonyme est une personne qui manquera à ses proches, comme Joel nous manque.

Sauf que les mécaniques de jeu contredisent ce message. On vous dit « C’est mal de tuer», mais on vous donne de nombreuses armes, et on vous empêche de progresser si vous ne tuez pas les ennemis.

The Last of Us Part 2' Launch Trailer | HYPEBEAST

Même si vous êtes très furtifs et que vous réusissez à vous faufiler en gardant les cadavres à un minimum, l’histoire oblige Ellie et Abby à commettre des actes d’une grande violence, sans nous donner d’alternatives.

À un moment du jeu, Ellie tient Norah, une jeune femme médecin, en otage, et vous devez la torturer en lui brisant les membres à coups de tuyau.

Quand on m’a invité à l’écran à appuyer sur « carré » pour frapper, j’ai attendu, parce que ça me semblait la mauvaise chose à faire. Mais au bout d’une minute, j’ai dû me rendre à l’évidence; j’étais obligé de commettre cet acte violent pour poursuivre.

Ces faux choix reviennent à plusieurs moments du jeu, et nuisent au message. « La violence mène à la violence » devient insidieusement « la violence est nécessaire », parce que c’est ce que le jeu nous démontre.

Au final, l’histoire de The Last of Us 2 n’est peut-être pas celles que beaucoup de joueurs attendaient. Au lieu de nous offrir une nouvelle aventure post-apocalyptique, Naughty Dog nous offrent plutôt un drame sombre et violent.

Mais l’écriture de ce jeu témoigne d’une audace hors du commun dans le médium. Et quand on se plaint que la plupart des jeux ne font que suivre la même formule, on ne peut que saluer cette audace… malgré les petits faux pas.

Un texte de Pier-Luc Ouellet

Articles similaires