Le week-end dernier, c’était la Fête des mères. C’était la fête de Maryse. Je lui téléphone et on jase un peu. On parle de tout et de rien… Moi, vous savez, le téléphone, c’est pas mon fort. Depuis presqu’un an que je n’ai pas de nouvelles. Elle me parle candidement de ses trois coups de foudre; trois dans une même vie. Déjà qu’un seul, c’est trop. Maryse me dit qu’elle aurait souhaité un répit de quelques mois. La paix de l’esprit. C’est épuisant un amour naissant et que dire du coup de foudre? Elle préférerait se consacrer véritablement à son fils de seize ans. Mais voilà, me dit-elle, le destin frappe à sa porte, cruel et fatal, il écrase son cœur vulnérable, enveloppé de carence affective.
Son dernier coup de foudre remonte à trois ans. Elle avait trente-neuf ans. Elle en est sortie avec quelques ecchymoses au cœur, une blessure à l’âme et une peur bleue des grands noirs frisés. C’était un comédien, toujours en tournée; il était de passage. L’histoire de sa vie : les hommes de passage. L’amour en transit, le prêt-à-porter. Pas trop longtemps, s’il te plaît. Elle s’était pourtant accommodée de son prénom : Fernand. Une dépression plus tard, elle s’est juré, depuis, que l’amour-passion: niet, jamais plus, NEVER.
Je me retrouve avec elle, dans un bar «branché», deux jours plus tard. J’ai été témoin. J’ai tout vu. Immobile comme une plante verte assoiffée. Je la sentais franchement guérie, souriante et disponible. Le chasseur arrive. Grand blond, plein d’assurance, léger accent étranger, charmeur… William est de passage à Montréal. La recette magique pour que la victime s’écrase comme une mouche sur la fenêtre de la passion. Je la vois déjà fondre comme glace au soleil. S’efforçant de faire la belle, jouant du faux cil et de la lèvre pulpeuse. Ça se passe devant moi, catastrophe en direct. Je vois tout. Indécence à peine camouflée. Voyeur bien malgré moi, je lui lance des S.O.S subtils pendant ce 5 à 7 infernal. Je vois Cupidon opérer, comme un incendiaire sans scrupules. Comme témoin d’un meurtre, je reste muet, interdit, captivé.
Tout se déroule très vite. Ils se mangent des yeux, se reconnaissent. Je n’existe plus pour Maryse. Et ce jeu de la séduction qui s’amplifie pendant de longues minutes, un chat de ruelle qui frôle, s’approche puis s’éloigne pour mieux revenir. Un tango funeste, la danse mortelle d’un Loup garou en visite. Sourires complices… déjà complices. Ève a mordu la pomme.
C’est pas vrai, merde, elle ne peut pas me faire ça, elle ne peut pas se faire ça!
Après sa quatrième vodka-framboise, ils sont partis dans la même voiture, pour le même voyage. Deux semaines plus tard, elle me rejoint sur mon téléphone cellulaire. Son «Willie» partira pour Paris dans quelques jours. Un autre artiste, un musicien (qui connaît la musique, pensais-je…). Elle me dit qu’elle pense à lui jour et nuit (du déjà vu…). Cette belle rencontre, selon elle, la rend folle de joie, elle est déjà morte d’ennui à l’idée qu’il parte dans deux semaines pour «les Europes». Elle rit et me dit que le jeu en vaut la chandelle, me remercie de ne pas être intervenu. Moi, je m’en veux, je me sens lâche… mais je ne veux pas souffler sur la chandelle fragile de son bonheur éphémère. Je sais que dans quelques mois, après cet amour passager, elle s’enfuira dans son bungalow à l’ombre de sa peine. Elle cachera tant bien que mal à son fils, qui en a vu d’autres, son désarroi. Les yeux mouillés, elle se jurera que plus jamais, elle n’aura si mal.
– «Au diable l’amour», me lance-t-elle.
En temps et lieu, je l’inviterai à prendre un verre… chez-moi, cette fois-ci!…