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Une population indigène déplacée par les changements climatiques

Photo: Cotopaxi5897/Wikimedia Commons

Coincée entre la peur et l’espoir, la population autochtone de l’île de Cartí Sugdup, dans le célèbre archipel de San Blas, situé dans le nord-est de la province de Guna Yala, est prête à déménager sur le continent et à devenir le premier groupe indigène d’Amérique latine déplacé par les changements climatiques, rapporte l’ONG Displacement Solutions.

En 2017, l’État panaméen a remis en vigueur son projet de réinstallation, lancé en 2010.

Quelque 1450 Gunas quitteront ainsi leurs huttes traditionnelles – aux murs de canne à sucre et au toit de paille – érigées sur une des plus grandes îles de l’archipel pour emménager, l’an prochain, dans 300 maisons de deux pièces de 41m2. Le coût total du déménagement s’élèvera à 10M$US (13M$), selon le gouvernement.

Cela entraînera l’abandon d’une des 36 îles habitées sur les 365 que compte cette région indigène, dont la population de 33 109 habitants vit sur la bande côtière ou dans les îles.

Ce déménagement signifie pour de nombreux «Kunas», comme on les appelait jusqu’en 2011, un retour à leurs racines. Cette population est en effet originaire du continent, plus précisément des régions panaméennes et colombiennes voisines du golfe d’Urabá. Aujourd’hui, ils sont appelés Gunas parce que, dans leur langue, la lettre k n’existe pas. Ce sont les congrès généraux du Programa de Educación Bilingüe Cultural qui ont demandé ce changement de dénomination.

L’élévation rapide du niveau de la mer – qui a déjà englouti certaines des îles de sable blanc qui composent cet archipel paradisiaque –, combinée au surpeuplement des îles où vivent les Gunas, les a forcés à prendre cette décision qui continue de susciter de vifs débats dans 40 autres communautés insulaires.

Témoin de tout cela, le professeur de mathématiques Diomedes Fábrega se souvient qu’une île appelée Noromulo a disparu il y a 10 ans. Il rapporte également que la hausse des températures rend l’enseignement difficile et que les inondations à Cartí Sugdup – attribuables à l’élévation de la mer – avaient lieu habituellement de décembre à février mais que, depuis cinq ans, elles se produisaient à partir d’août.

La culture guna, tout comme la spiritualité du groupe ainsi que ses traditions, est en jeu, s’inquiète Dalys Morris, une enseignante guna qui siège au comité de réinstallation, chargé des préparatifs. Elle explique que les siens n’ont pas été aidés par l’État et que le principal soutien dont ils bénéficient provient d’organisations internationales. Le fait est confirmé par l’insulaire Vicente González, qui affirme ne pas avoir de communication avec les autorités panaméennes – notamment avec le ministère de l’Environnement, malgré l’existence de l’unité des changements climatiques, créée en 2006 – pour s’attaquer aux problèmes provoqués par les bouleversements du climat.

Changement culturel

Une femme de la population guna en 1950  / Three Lions/Archives Getty

Le déplacement des Gunas n’est pas seulement un problème physique ou géographique. Il implique aussi un changement culturel. «Nous prévoyons donner plusieurs séminaires sur la vie sur le continent, au cours desquels nous aborderons notamment la façon de manipuler les déchets pour éviter les maladies», explique Mme Morris. Bien qu’ils ne soient pas emballés par la perspective d’aller vivre dans de petites maisons et qu’ils s’inquiètent de la façon dont ils vont payer ces constructions, ils savent qu’ils n’ont pas d’autre solution, dit-elle.

Le niveau de la mer des Caraïbes, où se situe la comarque (province) de Guna Yala, monte de 3 à 6mm par an, ce qui donne une augmentation de 60cm en 100 ans et, dans le pire des cas, de 2 à 5m, résume le scientifique Steven Paton, directeur du programme de surveillance du Smithsonian Tropical Research Institute, au Panama. Cela force les
indigènes à quitter les îles, car celles-ci sont déjà inondées.

Au cours des premiers jours de décembre, l’an dernier, de forts vents ont soufflé durant la marée haute et, pendant deux jours, la mer a recouvert toutes les îles de San Blas. L’eau s’est précipitée chez les Gunas.

Malgré les explications et les projections scientifiques, les Gunas sont divisés: les grands-parents refusent de quitter la mer, tandis que les jeunes – la majorité – ressentent l’imminence de la menace.

«Les gens avaient très peur, ils n’avaient jamais vu ça, ils sentaient que la mer montait de plus en plus.» – Blas López, activiste indigène, racontant un épisode de montée des eaux en décembre dernier lors duquel les barrières construites avec des coraux et des troncs ne suffisaient pas : l’eau atteignait les chevilles des Gunas.

Arcadio Castillo, biologiste guna et spécialiste des poissons, évoque les différences dans la vie marine de l’archipel de San Blas: «Dans mon enfance, il y avait beaucoup de poissons et de homards. Maintenant, il faut pagayer un kilomètre au large des îles pour en voir, et on trouve moins de poissons. C’est à cause de la surpêche des poissons-perroquets, qui mangent les algues et contrôlent leur croissance pour ne pas nuire aux coraux.»

M. Castillo confirme que les inondations dans les îles n’ont rien de nouveau mais que de 1970 à 1980, pendant les alizés ou la saison des pluies, l’eau qui inondait sa maison ne montait pas jusqu’à ses chevilles. Aujourd’hui, le phénomène est plus grave, l’eau dépassant cette partie de son corps. Il croit que la situation est aggravée par le fait que les Gunas détruisent les récifs.

Souhaitant étendre leur territoire, ils arrachent en effet les coraux «corne d’élan» et «doigt» qui se trouvent près de la côte et dont les branches atteignent parfois 1,5m. Ils s’en servent pour fabriquer des clôtures rudimentaires avec des herbiers marins. Contre ces constructions rudimentaires, ils jettent leurs ordures et des coraux morts, et le tout finit par se mélanger au gravier et au sable. Ils essaient ainsi de gagner du terrain sur la mer, mais ces fragiles murets sont souvent emportés par les vagues, rapporte M. Castillo.

Le blanchiment et la mort des coraux, qui servent de barrière naturelle, atteignent 98 % en raison des températures élevées de l’eau, selon des études réalisées de 1983 à 2003 dans diverses régions du monde. «Depuis, l’eau a été encore plus chaude», regrette Thomas Goreau, président de la Global Coral Reef Alliance.

Mais pour les Gunas comme José Davis, 77 ans, porte-parole de l’autorité traditionnelle, le concept de changement climatique ne veut pas dire grand-chose: «Il n’a pas autant de force pour les Gunas.» Il salue toutefois l’idée de la réinstallation, ajoutant que cela signifie un retour à leurs «origines de peuple montagnard».

«Améliorer la qualité de vie»

Une femme de la population guna en 2012 / Ayaita/Wikimedia Commons

Pour M. Davis, occuper les 22 hectares de la future communauté de Llanos de Cartí, une zone boisée défrichée sur le continent, permettra d’«augmenter la production agricole et [d’]avoir plus d’espace pour améliorer la qualité de vie». «Nous voulons déménager en raison de la surpopulation», rappelle-t-il.

Llanos de Cartí fait partie des terres collectives et est un témoin silencieux des millions de dollars gaspillés en utilisant les Gunas comme excuse. On y trouve une école et un centre de santé à moitié fini, officiellement construits pour leur permettre d’entamer leur nouvelle vie sur le continent.

La construction du centre de santé, abandonnée par Omega Engineering en 2014, fait l’objet d’une enquête pour de possibles actes de corruption sous la présidence de Ricardo Martinelli (2009-2014). Quant à l’école, qui compte une aile avec des dortoirs, elle souffre de graves problèmes administratifs, même si elle est achevée à 90%.

Pour M. López, la réinstallation doit aller au-delà de la livraison de maisons. «Il ne s’agit pas seulement de construire des bâtiments, il faut qu’il y ait aussi un volet pédagogique sur les changements climatiques. Il y a un manque de sensibilisation à l’élévation du niveau de la mer» et il est nécessaire qu’un plan national soit préparé avec les autorités pour faire face aux catastrophes naturelles, précise-t-il.

Une dizaine de Gunas et d’organisations environnementales sont d’accord sur ce point. Edmundo López, président de l’Instituto de Investigación y Desarrollo de Guna Yala, affirme que 10 ans se sont écoulés depuis que le ministère de l’Environnement «s’est présenté dans sa communauté, même s’il dispose d’un bureau dans la région».

Il y a six mois, nous avons souhaité réaliser une entrevue sur cette question et avons envoyé des demandes de renseignements à l’unité des changements climatiques du ministère de l’Environnement, mais nous n’avons pas obtenu de réponse.

Bien que le Panama compte un vaste littoral – 1287 km de côtes donnant sur la mer des Caraïbes et 1700 km sur le Pacifique –, les pertes annuelles qu’il subit et qui sont attribuables à l’élévation du niveau de la mer demeurent inconnues. Le ministère de l’Environnement évalue la vulnérabilité côtière et procède à des analyses dans huit régions fragiles du pays, même s’il ne connaît pas cet indicateur.

L’Environmental Advocacy Center, un organisme de droit de l’environnement, estime que l’unité des changements climatiques n’est qu’une entité «sur papier» créée par le gouvernement pour se conformer aux exigences  internationales, déclare son biologiste Isaías Ramos. Pour sa part, Ricardo Wong, le directeur de la fondation Promar, explique que le ministère a besoin d’un meilleur leadership. Il croit également que la population doit être mieux éduquée pour pouvoir s’adapter à la nouvelle réalité climatique.

D’autres provinces concernées
L’archipel de San Blas est une région du Panama fragilisée par les changements climatiques, mais ce n’est pas la seule. Les provinces de Bocas del Toro et de Colón, qui donnent sur la mer des Caraïbes, sont également touchées. La première a vu la baie de la Laguna de Chiriquí être ravagée par des inondations d’eau de mer il y a cinq ans. Dans la seconde, depuis sept ans, des centaines de maisons ont été inondées, des infrastructures se sont effondrées et la mangrove a été détruite en raison des activités portuaires et de l’agrandissement de la zone franche de Colón.

Dans cette province, le district de Colón risque de se retrouver sous l’eau, car il ne peut plus compter que sur 10% de ses mangroves. Stanley Heckadon, chercheur au Smithsonian, prévient que dans 100 ans, plusieurs complexes résidentiels auront disparu. Il rappelle que de 1920 à 1980, la mer est montée de 10cm dans le village de Cristóbal, où se trouvent un des ports les plus importants du pays et la zone franche de Colón.

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